IV — 引言
IV — Introduction
Sommaire
4. Un voyage à la poursuite des choses évidentes
7. L’ordonnancement des obsèques
(I) Le trèfle à cinq feuilles
1. Rêve et accomplissement
[◊ I] Il va y avoir trois ans au mois de juillet, j’ai fait un rêve peu ordinaire. Si je dis « peu ordinaire », c’est là une impression qui est apparue après coup seulement, en y repensant au réveil. Le rêve lui-même m’est venu comme la chose la plus naturelle, la plus évidente du monde, sans tambour ni trompette — au point même qu’au réveil j’ai failli ne pas y faire attention, le pousser sans plus dans les oubliettes pour passer à « l’ordre du jour ». Depuis la veille j’étais embarqué pour une réflexion sur ma relation à la mathématique. C’était la première fois de ma vie que je prenais la peine d’y aller voir — et encore, si je m’y suis mis à ce moment-là, c’était que vraiment j’y étais quasiment contraint et forcé ! Il y avait des choses si étranges, pour ne pas dire violentes, qui s’étaient passées dans les mois et dans les années précédentes, des sortes d’explosions de passion mathématique faisant irruption dans ma vie sans crier gare, qu’il n’était vraiment plus possible de continuer à ne pas regarder ce qui se passait.
Le rêve dont je parle ne comportait aucun scénario ni action d’aucune sorte. Il consistait en une seule image, immobile, mais en même temps très vivante. C’était la tête d’une personne, vue de profil. On la voyait regardant de droite à gauche. C’était un homme d’âge mûr, imberbe, chevelure folle faisant autour de la tête comme une auréole de force. L’impression surtout qui se dégageait de cette tête était celle d’une force juvénile, joyeuse, qui semblait jaillir de l’arc souple et vigoureux de la nuque (qu’on devinait plus qu’on ne le voyait). L’expression du visage était plus celle d’un garnement espiègle, ravi de quelque coup qu’il viendrait ou méditerait de faire, que celle de l’homme mûr, ou de celui qui aurait pris de l’assiette, mûr ou pas. Il s’en dégageait surtout une joie de vivre intense, contenue, fusant en jeu…
Il n’y avait pas une deuxième personne présente, un « je » qui aurait regardé ou contemplé cette autre, dont on ne voyait que la tête. Mais il y avait une perception intense de cette tête, de ce qui se dégageait d’elle. Il n’y avait personne non plus pour ressentir des impressions, les commenter, les nommer, ou pour coller un nom à la personne perçue, la désigner comme « un tel ». Il n’y avait que cette chose très vivante, cette tête d’homme, et une perception également vivante, intense de cette chose.
Quant au réveil, sans propos délibéré, je me suis souvenu des rêves de la [◊ II] nuit écoulée, la vision de cette tête d’homme ne ressortait pas sur le nombre avec une intensité particulière, elle ne se poussait pas vers l’avant pour me crier ou me souffler : c’est moi qu’il te faut regarder ! Quand ce rêve est apparu dans le champ de mon rapide regard sur les rêves de la nuit, dans la chaude quiétude du lit, j’ai eu bien sûr ce réflexe de l’esprit éveillé de mettre un nom sur ce qui avait été vu. Je n’avais pas d’ailleurs à chercher, il suffisait que je pose la question pour savoir aussitôt que cette tête d’homme qui avait été là dans ce rêve n’était autre que la mienne.
Elle est pas mal celle-là, j’ai pensé alors, il faut quand même le faire, se voir soi-même en rêve comme ça, comme si c’était un autre ! Ce rêve venait là un peu comme si, en me promenant et par le plus grand des hasards, j’étais tombé sur un trèfle à quatre feuilles, ou même à cinq, pour m’en ébahir quelques instants comme il se doit, et poursuivre mon chemin comme si rien ne s’était passé.
C’est comme ça tout au moins que ça a failli se passer. Heureusement, comme il m’est arrivé bien des fois dans des situations de ce genre, j’ai quand même et par acquit de conscience noté noir sur blanc ce petit incident « pas mal », en commençant une réflexion qui était censée continuer sur la lancée de celle de la veille. Puis, de fil en aiguille, la réflexion de ce jour-là s’est bornée à me plonger dans le sens de ce rêve sans prétention, de cette image unique, et du message sur moi-même qu’il m’apportait.
Ce n’est pas le lieu ici de m’étendre sur ce que cette méditation d’un jour m’a enseigné et apporté. Ou plutôt, ce que cerêve m’a enseigné et apporté, une fois que je m’étais mis dans les dispositions d’attention, d’écoute qui m’ont permis d’accueillir ce qu’il avait à me dire. Un premier fruit immédiat du rêve et de cette écoute a été un soudain afflux d’énergie nouvelle. Cette énergie a porté la méditation de longue haleine qui s’est poursuivie dans les mois suivants, à l’encontre de résistances intérieures opiniâtres, qu’il m’a fallu démonter une à une par un travail patient et obstiné.
Depuis cinq ans que je commençais à faire attention à certains des rêves qui me venaient, celui-ci était le premier « rêve messager » qui ne se présentait pas sous les apparences, reconnaissables désormais, d’un tel rêve, avec des moyens scéniques impressionnants et une intensité de vision exceptionnelle, parfois bouleversante. Celui-ci était tout ce qu’il y a de « cool », avec rien pour forcer l’attention, la discrétion même — c’était à prendre ou à laisser, sans histoires.
[◊ III] Quelques semaines plus tôt m’était venu un rêve messager dans l’ancien style, sur le diapason dramatique et même sauvage, qui a mis une fin soudaine et immédiate à une longue période de frénésie mathématique. La seule parenté apparente entre les deux rêves, c’est que dans l’un ni dans l’autre il n’y avait d’observateur. Par une parabole d’une force lapidaire, ce rêve montrait quelque chose qui se passait alors dans ma vie, sans que je prenne la peine d’y accorder attention — une chose que je prenais même grand soin d’ignorer, pour tout dire. C’est ce rêve qui m’a fait comprendre alors l’urgence d’un travail de réflexion, dans lequel je me suis engagé quelques semaines plus tard, et qui s’est alors poursuivi sur près de six mois. J’ai occasion d’en parler tant soit peu dans la dernière partie de cette réflexion-témoignage « Récoltes et semailles», qui ouvre le présent volume et lui donne son nom1.
Si j’ai commencé cette introduction par l’évocation de cet autre rêve, de cette image-vision de moi-même (Traumgesicht meiner selbst, comme je l’ai appelé dans mes notes en allemand), c’est parce que dans ces dernières semaines la pensée de ce rêve m’est revenue plus d’une fois, pendant que la méditation « sur un passé de mathématicien » s’acheminait vers sa fin. À vrai dire, rétrospectivement, les trois années qui se sont écoulées depuis ce rêve m’apparaissent comme des années de décantation et de maturation, vers un accomplissement de son message simple et limpide. Le rêve me montrait « tel que je suis». Il était clair également que dans ma vie éveillée je n’étais pas pleinement celui que le rêve me montrait — des poids et des raideurs venant de loin faisaient (et font encore) obstacle bien souvent à ce que je sois pleinement et simplement moi-même. Pendant ces années, alors que la pensée de ce rêve ne me revenait que rarement pourtant, ce rêve a dû agir d’une certaine façon. Ce n’était nullement comme une sorte de modèle ou d’idéal auquel je me serais efforcé de ressembler, mais comme le rappel discret d’une simplicité joyeuse qui « était moi », qui se manifestait de bien des façons, et qui était appelée à se libérer de ce qui continuait à peser sur elle et à s’épanouir pleinement. Ce rêve était un lien délicat et vigoureux à la fois, entre un présent lesté encore par bien des poids provenant du passé, et un « demain » tout proche que ce présent contient en germe, un « demain » qui est moi dès à présent, et qui est en moi depuis toujours sûrement…
Sûrement, si en ces dernières semaines ce rêve rarement évoqué a été à nouveau bien présent, c’est qu’à un certain niveau qui n’est pas celui d’une [◊ IV] pensée qui sonde et analyse, j’ai dû « savoir » que le travail que j’étais en train de faire et de mener à sa fin, travail qui reprenait et approfondissait cet autre travail d’il y a trois ans, était un nouveau pas vers l’accomplissement du message sur moi-même qu’il m’apportait.
Tel est à présent pour moi le sens principal de Récoltes et semailles, de ce travail intense de près de deux mois. Maintenant seulement qu’il est achevé, je me rends compte à quel point il était important que je le fasse. Au cours de ce travail, j’ai connu beaucoup de moments de joie, d’une joie souvent malicieuse, blagueuse, exubérante. Et il y a eu également des moments de tristesse, et des moments où je revivais des frustrations ou des peines qui m’avaient touché douloureusement en ces dernières années — mais il n’y a pas eu un seul moment d’amertume. Je quitte ce travail avec la satisfaction complète de celui qui sait qu’il a mené un travail à son terme. Il n’y a chose si « petite » soit-elle que j’y aie éludée, ou qu’il m’aurait tenu à cœur de dire et que je n’aurais pas dite, et qui en cet instant laisserait en moi le résidu d’une insatisfaction, d’un regret, si « petits » soient-ils.
En écrivant ce témoignage, il était clair pour moi qu’il ne plaira pas à tout le monde. Il est même bien possible que j’aie trouvé moyen de mécontenter tout le monde sans exception. Ce n’était pourtant nullement mon propos, ni même de mécontenter quiconque. Mon propos était simplement de regarder les choses simples et importantes, les choses de tous les jours, de mon passé (et parfois de mon présent aussi) de mathématicien, pour découvrir enfin (mieux vaut tard que jamais !) et sans l’ombre d’un doute ou d’une réserve, ce qu’elles étaient et ce qu’elles sont ; et, chemin faisant, dire en des mots simples ce que je voyais.
2. L’esprit d’un voyage
Cette réflexion qui a fini par devenir Récoltes et semailles avait commencé comme une « introduction » au premier volume (en cours d’achèvement) d’À la poursuite des champs, ce premier travail mathématique que je destine à une publication depuis 1970. J’avais écrit les premières quelques pages à un moment creux, au mois de juin l’an dernier, et j’ai repris cette réflexion il y a moins de deux mois, au point où je l’avais laissée. Je me rendais compte qu’il y avait pas mal de choses à regarder et à dire, je m’attendais donc à une introduction relativement étoffée, de trente ou quarante pages. Puis, pendant les près de deux mois qui ont suivi, jusqu’à maintenant même [◊ V] où j’écris cette nouvelle introduction à ce qui fut d’abord une introduction, je croyais chaque jour que c’était celui où je terminais ce travail, ou que ce serait le lendemain ou le surlendemain au pis. Quand au bout de quelques semaines j’ai commencé à approcher du cap de la centaine de pages, l’introduction a été promue « chapitre introductif ». Après quelques semaines encore, quand les dimensions dudit « chapitre » se sont trouvées excéder de loin celles des autres chapitres du volume en préparation (tous terminés au moment d’écrire ces lignes, sauf le dernier), j’ai enfin compris que sa place n’était pas dans un livre de maths, que décidément cette réflexion et ce témoignage y seraient à l’étroit. Leur vraie place était dans un volume séparé, qui sera le volume 1 de ces Réflexions mathématiquesque je compte poursuivre dans les années qui viennent, sur la lancée de la Poursuite des champs.
Je ne dirais pas que Récoltes et semailles, ce premier volume dans la série des Réflexions mathématiques (qui sera suivi des deux ou trois volumes de la Poursuite des champs, pour commencer) est un volume « d’introduction » aux Réflexions. Plutôt, je vois ce premier volume comme le fondement de ce qui est à venir, ou pour mieux dire, comme celui qui donne la note de fond,l’esprit dans lequel j’entreprends ce nouveau voyage, que je compte poursuivre dans les années à venir, et qui me mènera je ne saurais dire où.
Pour terminer ces précisions au sujet de la partie maîtresse du présent volume, quelques indications de nature pratique. Le lecteur ne s’étonnera pas de trouver dans le texte de Récoltes et semailles des références occasionnelles au « présent volume » — sous-entendu, le premier volume (Histoire de modèles) de la Poursuite des champs, dont je crois encore être en train d’écrire l’introduction. Je n’ai pas voulu « corriger » ces passages, tenant avant tout à conserver au texte sa spontanéité, et son authenticité de témoignage non seulement sur un passé lointain, mais aussi sur le moment même où j’écris.
C’est pour la même raison aussi que mes retouches du premier jet du texte se sont bornées à corriger des maladresses de style ou une expression parfois confuse qui nuisaient à la compréhension de ce que voulais exprimer. Ces retouches parfois m’ont conduit à une appréhension plus claire ou plus fine qu’au moment d’écrire le premier jet. Des modifications tant soit peu substantielles de celui-ci, pour le nuancer, le préciser, le compléter ou (parfois) le corriger, sont l’objet d’une cinquantaine denotes numérotées, groupées à la fin de la réflexion, et qui constituent plus du quart du texte2. J’y renvoie [◊ VI] par des sigles comme (1), etc. Parmi ces notes, j’en ai distingué une vingtaine qui m’ont paru d’une importance comparable (par leur longueur ou leur substance) à celle d’une quelconque des cinquante « sections » ou « paragraphes » en lesquels spontanément la réflexion s’est organisée. Ces notes plus longues ont été incluses dans la table des matières, après la liste des cinquante sections. Comme il fallait s’y attendre, pour certaines des notes longues, il s’est trouvé le besoin d’ajouter une ou plusieurs notes à la note. Celles-ci sont alors incluses à la suite de celle-ci, avec le même type de renvois, sauf des notes assez courtes, qui figurent alors sur la même page en « notes de bas de page ».
J’ai eu grand plaisir à donner un nom à chacune des sections du texte, ainsi qu’à chacune des notes les plus substantielles — sans compter que par la suite, cela s’est avéré même indispensable pour m’y retrouver. Il va sans doute sans dire que ces noms ont été trouvés après coup, alors qu’en commençant une section ou une note un peu longue je n’aurais su dire pour aucune quelle en serait la substance essentielle. Il en est de même a fortiori des noms (comme « Travail et découverte », etc.) par lesquels j’ai désigné les huit parties I à VIII en lesquelles j’ai groupé après coup les cinquante sections qui composent le texte.
Pour le contenu de ces huit parties, je me bornerai à de très brefs commentaires. Les deux premières, I (Travail et découverte) et II (Le rêve et le Rêveur), contiennent des éléments d’une réflexion sur le travail mathématique, et sur le travail de découverte en général. Ma personne y est impliquée de façon beaucoup plus épisodique et beaucoup moins directe que dans les parties suivantes. Ce sont celles-ci surtout qui ont qualité de témoignage et de méditation. Les parties III à VI sont surtout une réflexion et un témoignage sur mon passé de mathématicien « dans le monde mathématique », entre 1948 et 1970. La motivation qui a animé cette méditation a été avant tout le désir de comprendre ce passé, dans un effort pour comprendre et assumer un présent dans certains aspects parfois décevants ou déroutants. Les parties VII (L’Enfant s’amuse) et VIII (L’aventure solitaire) concernent plutôt l’évolution de ma relation à la mathématique depuis 1970 jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire depuis que j’ai quitté « le monde des mathématiciens » pour ne plus y retourner. J’y examine notamment les motivations, et les forces et circonstances, qui m’ont amené (à ma propre surprise) à reprendre une activité mathématique « publique » (en écrivant [◊ VII] et faisant publier les Réflexions mathématiques), après une interruption de plus de treize ans.
3. Boussole et bagages
Il me faudrait dire quelques mots au sujet des deux autres textes qui constituent avec Récoltes et semailles le présent volume de même nom.
L’Esquisse d’un programme donne une esquisse des principaux thèmes de réflexion mathématique que j’ai poursuivis au cours des dix dernières années. Je compte tout au moins en développer tant soit peu quelques-uns dans les années qui viennent, dans une série de réflexions informelles dont j’ai eu occasion déjà de parler, les Réflexions mathématiques. Cette esquisse est la reproduction textuelle d’un rapport que j’ai écrit en janvier dernier pour appuyer ma candidature à un poste de chercheur au CNRS. Je l’ai incluse dans le présent volume, parce que visiblement ce programme dépasse de loin les possibilités de ma modeste personne, même s’il m’était donné de vivre encore cent ans et que je choisisse de les employer à poursuivre aussi loin que je peux les thèmes en question.
L’Esquisse thématique a été écrite en 1972 à l’occasion d’une autre candidature (à un poste de professeur au Collège de France). Elle contient une esquisse, par thèmes, de ce que je considérais alors comme mes principales contributions mathématiques. Ce texte se ressent des dispositions dans lesquelles il a été écrit, à un moment où mon intérêt pour la mathématique était tout ce qu’il y a de marginal, à dire le moins. Aussi cette esquisse n’est-elle guère mieux qu’une énumération sèche et méthodique (mais qui fort heureusement ne vise pas à être exhaustive…). Elle ne paraît pas portée par une vision ou par le souffle d’un désir — comme si ces choses que j’y passe en revue comme par acquit de conscience (et c’étaient bien là en effet mes dispositions) n’avaient jamais été effleurées par une vision vivante, ni par une passion de les tirer au jour alors qu’elles n’étaient encore que pressenties derrière leurs voiles de brume et d’ombre…
Si pourtant je me suis décidé à inclure ici ce rapport peu inspirant, je crains, c’est surtout pour clore le bec (à supposer que ce soit là chose possible) à certains collègues de haut vol et à une certaine mode, qui depuis mon départ d’un monde qui nous fut commun affectent de regarder de haut ce qu’ils appellent aimablement des « grothendieckeries ». C’est là, paraît-il, synonyme de bombinage sur des choses trop triviales pour qu’un mathématicien sérieux et [◊ VIII] de bon goût consente à perdre sur elles un temps certes précieux. Peut-être ce digest indigeste leur paraîtra-t-il plus « sérieux » ! Quant aux textes de ma plume qu’une vision et une passion animent, ils ne sont pas pour ceux qu’une mode maintient et justifie dans une suffisance, les rendant insensibles aux choses qui m’enchantent. Si j’écris pour d’autres que pour moi-même, c’est pour ceux qui ne trouvent pas leur temps et leur personne trop précieux pour poursuivre sans jamais se lasser les choses évidentes que personne ne daigne voir, et pour se réjouir de l’intime beauté de chacune des choses découvertes, la distinguant de toute autre qui nous était connue dans sa propre beauté.
Si je voulais situer les uns par rapport aux autres les trois textes qui constituent le présent volume, et le rôle de chacun dans ce voyage dans lequel me voilà embarqué avec les Réflexions mathématiques, je pourrais dire que la réflexion-témoignage Récoltes et semailles reflète et décrit l’esprit dans lequel j’entreprends ce voyage et qui lui donne son sens. L’Esquisse d’un programme décrit mes sources d’inspiration, qui fixent unedirection sinon certes une destination pour ce voyage dans l’inconnu, à la manière un peu d’une boussole, ou d’un vigoureux fil d’Ariane. L’Esquisse thématique enfin passe en revue rapidement unbagage, acquis dans mon passé de mathématicien d’avant 1970, dont une partie au moins sera utile et la bienvenue dans telle ou telle étape du voyage (comme mes réflexes d’algèbre cohomologique et topossique me sont indispensables dès maintenant dans la Poursuite des champs). Et l’ordre dans lequel ces trois textes se suivent, comme aussi leurs longueurs respectives, reflètent bien (sans propos délibéré de ma part) l’importance et le poids que je leur accorde dans ce voyage, dont la première étape approche de sa fin.
4. Un voyage à la poursuite des choses évidentes
Il me faudrait encore dire quelques mots plus circonstanciés sur ce voyage entrepris depuis un peu plus d’un an, les Réflexions mathématiques. Je m’explique de façon assez détaillée, dans les huit premières sections de Récoltes et semailles(i.e. dans les parties I et II de la réflexion), au sujet del’esprit dans lequel j’entreprends ce voyage, et qui, je pense, est apparent dès à présent dans le présent premier volume, comme aussi dans celui qui lui fait suite (l’Histoire de modèles, qui est le volume 1 de la Poursuite des champs), en cours d’achèvement. Il me semble donc inutile de m’étendre à ce sujet dans cette introduction.
[◊ IX] Je ne puis certes prédire ce que sera le voyage entrepris, chose que je découvrirai au fur et à mesure qu’il se poursuivra. Je n’ai pas à présent un itinéraire prévu même dans les grandes lignes, et je doute qu’il s’en dégagera un prochainement. Comme je l’ai dit précédemment, les thèmes principaux qui vont sans doute inspirer ma réflexion sont esquissés peu ou prou dans l’Esquisse d’un programme, le « texte-boussole ». Parmi ces thèmes, il y a aussi le thème principal de la Poursuite des champs, c’est-à-dire les « champs », dont j’espère bien faire le tour (et m’en tenir là) au cours de cette année encore, en deux ou peut-être trois volumes. Au sujet de ce thème j’écris dans l’Esquisse : « … c’est un peu comme une dette dont je m’acquitterais vis-à-vis d’un passé scientifique où pendant une quinzaine d’années (entre 1955 et 1970), le développement d’outils cohomologiques a été le leitmotiv constant dans mon travail de fondements de la géométrie algébrique. » C’est donc là, parmi les thèmes prévus, celui qui s’enracine le plus fortement dans mon « passé » scientifique. C’est celui aussi qui est resté présent comme un regret tout au long de ces quinze années écoulées, comme la lacune la plus flagrante de toutes peut-être du travail que j’avais laissé à faire lors de mon départ de la scène mathématique, et qu’aucun de mes élèves ou amis d’antan ne s’est soucié de combler. Pour plus de détails sur ce travail en cours, le lecteur intéressé pourra se reporter à la section pertinente dans l’Esquisse d’un programme, ou à l’introduction (la vraie cette fois !) du premier volume, en cours d’achèvement, de la Poursuite des champs.
Comme autre legs de mon passé scientifique qui me tient particulièrement à cœur, il y a surtout la notion demotif, qui attend toujours de sortir de la nuit où elle est restée maintenue, depuis une bonne quinzaine d’années pourtant qu’elle a fait son apparition. Il n’est pas exclu que je finisse par me mettre au travail de fondements qui s’impose ici, si personne de mieux placé que moi (par un âge plus jeune, aussi bien que par les outils et connaissances dont il dispose) ne se décide à le faire dans les toutes prochaines années.
Je prends cette occasion pour signaler que la fortune (ou plutôt, l’infortune…) de la notion de motif, et de quelques autres parmi celles que j’ai tirées au jour et qui entre toutes me paraissent (en puissance) les plus fécondes, font l’objet d’une réflexion rétrospective de près d’une vingtaine de pages, formant la plus longue (et une des toutes dernières) des « notes » à Récoltes et semailles3. J’ai après coup subdivisé cette note en deux parties [◊ X] (« Mes orphelins » et « Refus d’un héritage — ou le prix d’une contradiction »), en plus des trois « sous-notes » qui la suivent4. L’ensemble de ces cinq notes consécutives est la seule partie de Récoltes et semailles où sont évoquées des notions mathématiques autrement que par allusions en passant. Ces notions deviennent l’occasion pour illustrer certaines contradictions à l’intérieur du monde des mathématiciens, qui elles-mêmes reflètent des contradictions en les personnes elles-mêmes. J’ai songé à un moment à séparer cette note tentaculaire du texte dont elle provient, pour la joindre à l’Esquisse thématique. Cela aurait eu l’avantage de mettre celle-ci en perspective, et d’insuffler un peu de vie à un texte qui ressemble un peu trop à un catalogue. Je me suis pourtant abstenu de le faire, dans un souci de préserver l’authenticité d’un témoignage dont cette méganote, que cela me plaise ou non, fait bel et bien partie.
À ce qui est dit dans Récoltes et semailles sur les dispositions dans lesquelles j’aborde les Réflexions, je voudrais ajouter ici une seule chose, sur laquelle je me suis exprimé déjà dans une des notes (« Le “snobisme des jeunes” — ou les défenseurs de la pureté »), quand j’écris : « Mon ambition de mathématicien ma vie durant, ou plutôt ma joie et ma passion, ont été constamment de découvrir les choses évidentes, et c’est ma seule ambition aussi dans le présent ouvrage » (À la poursuite des champs). C’est là ma seule ambition également pour ce nouveau voyage que je poursuis depuis un an avec les Réflexions. Il n’en a pas été autrement dans ces Récoltes et semailles qui (pour mes lecteurs du moins, s’il s’en trouve) ouvrent ce voyage.
5. Une dette bienvenue
Je voudrais conclure cette introduction par quelques mots au sujet des deux dédicaces au présent volume Récoltes et semailles.
La dédicace « à ceux qui furent mes élèves, à qui j’ai donné du meilleur de moi-même — et aussi du pire » a été présente en moi tout au moins dès l’été dernier, et notamment quand j’ai écrit les premières quatre sections de ce qui était encore censé être une introduction à un ouvrage mathématique. C’est dire que je savais bien, en fait depuis quelques années déjà, qu’il y avait un « pire » à examiner — et c’était maintenant le moment ou jamais ! (Mais je ne me doutais pas que ce « pire » finirait par me mener à travers une méditation de près de deux cents pages.)
Par contre, la dédicace « à ceux qui furent mes aînés » est apparue en cours de route seulement, tout comme le nom même de cette réflexion [◊ XI] (qui est devenu aussi celui d’un volume). Celle-ci m’a révélé le rôle important qui a été le leur dans ma vie de mathématicien, un rôle dont les effets restent vivants encore aujourd’hui. Cela apparaîtra sans doute assez clairement dans les pages qui suivent pour qu’il soit inutile ici de m’étendre à se sujet. Ces « aînés », par ordre (approximatif) d’apparition dans ma vie alors que j’avais vingt ans, sont Henri Cartan, Claude Chevalley, André Weil, Jean-Pierre Serre, Laurent Schwartz, Jean Dieudonné, Roger Godement, Jean Delsarte. Le nouveau venu ignare que j’étais a été accueilli avec bienveillance par chacun d’eux, et par la suite beaucoup parmi eux m’ont donné une amitié et une affection durables. Il me faut aussi mentionner ici Jean Leray, dont l’accueil bienveillant lors de mon premier contact avec le « monde des mathématiciens » (en 1948/49) a été également un encouragement précieux. Ma réflexion a fait apparaître une dette de reconnaissance envers chacun de ces hommes « d’un autre monde et d’un autre destin ». Cette dette-là n’est nullement un poids. Sa découverte est venue comme une joie, et m’a rendu plus léger.
Fin mars 1984
(II) Un acte de respect
(4 mai – … juin)
6. L’Enterrement
Un événement imprévu a relancé une réflexion qui était menée à terme. Il a inauguré une cascade de découvertes grandes et petites au cours des semaines écoulées, dévoilant progressivement une situation qui était restée floue et en avivant les contours. Cela m’a conduit notamment à entrer de façon circonstanciée et approfondie dans des événements et situations dont il n’avait été question précédemment qu’en passant ou par allusion. Du coup, la « réflexion rétrospective d’une quinzaine de pages » sur les vicissitudes d’une œuvre, dont il a été question précédemment (Introduction, 4), a pris des dimensions inattendues, s’augmentant de quelque deux cents pages supplémentaires.
Par la force des choses et par la logique intérieure d’une réflexion, j’ai été amené en chemin à impliquer autrui autant que moi-même. Celui qui est impliqué plus que tout autre (à part moi-même) est un homme auquel me lie une amitié de près de vingt ans. J’ai écrit de lui (par euphémisme5) qu’il avait « fait [◊ XII] un peu figure d’élève », en les toutes premières années de cette amitié affectueuse enracinée dans une passion commune, et pendant longtemps et en mon for intérieur je voyais en lui une sorte d’« héritier légitime » de ce que je croyais pouvoir apporter en mathématique, au-delà d’une œuvre publiée restée fragmentaire. Nombreux seront ceux qui déjà l’auront reconnu : c’estPierre Deligne.
Je ne m’excuse pas de rendre publique avec ces notes, entre autres, une réflexion personnelle sur une relation personnelle, et de l’impliquer ainsi sans l’avoir consulté. Il me paraît important, et sain pour tous, qu’une situation restée longtemps occulte et confuse soit enfin portée au grand jour et examinée. Ce faisant, j’apporte un témoignage, subjectif certes et qui ne prétend ni épuiser une situation délicate et complexe, ni être exempt d’erreurs. Son premier mérite (comme celui de mes publications passées, ou de celles sur lesquelles je travaille à présent) est d’exister, à la disposition de ceux qu’il peut intéresser. Mon souci n’a été ni de convaincre, ni de me mettre à l’abri de l’erreur ou du doute derrière les seules choses dites « patentes ». Mon souci est d’être vrai, en disant les choses telles que je les vois ou les sens, en chaque instant — comme un moyen pour les approfondir et pour comprendre.
Le nom « L’Enterrement», pour l’ensemble de toutes les notes se rapportant au « Poids d’un passé », s’est imposé avec une force croissante au cours de la réflexion6. J’y joue le rôle du défunt anticipé, en la funèbre compagnie des quelques mathématiciens (beaucoup plus jeunes) dont l’œuvre se place après mon « départ » en 1970 et porte la marque de mon influence, par un certain style et par une certaine approche de la mathématique. Au premier rang de ceux-ci se trouve mon amiZoghman Mebkhout, qui a eu ce lourd privilège d’avoir à affronter tous les handicaps de celui traité en « élève de Grothendieck après 1970 », sans avoir eu pour autant l’avantage d’un contact avec moi et de mon encouragement et de mes conseils, alors qu’il n’a été « élève » que de mon œuvre à travers mes écrits. C’était à l’époque où (dans le monde qu’il hante) je faisais déjà figure de « défunt » au point que pendant longtemps l’idée même d’une rencontre ne s’est apparemment pas présentée, et qu’une relation suivie (tant personnelle que mathématique) n’a fini par se nouer que l’an dernier.
[◊ XIII] Cela n’a pas empêché Mebkhout, à contre-courant d’une mode tyrannique et du dédain de ses aînés (qui furent mes élèves) et dans un isolement quasi complet, de faire œuvre originale et profonde, par une synthèse imprévue des idées de l’école de Sato et des miennes. Cette œuvre fournit une prise nouvelle sur la cohomologie des variétés analytiques et algébriques, et porte la promesse d’un renouvellement de grande envergure dans notre compréhension de cette cohomologie. Nul doute que ce renouvellement serait chose accomplie dès à présent et depuis des années, si Mebkhout avait trouvé auprès de ceux tout désignés pour cela l’accueil chaleureux et le soutien sans réserve qu’ils avaient naguère reçus auprès de moi. Du moins, depuis octobre 1980, ses idées et travaux ont fourni l’inspiration et les moyens techniques d’un redémarrage spectaculaire de la théorie cohomologique des variétés algébriques, sortant enfin (mis à part les résultats de Deligne autour des conjectures de Weil) d’une longue période de stagnation.
Chose incroyable et pourtant vraie, ses idées et résultats sont depuis près de quatre ans utilisés par « tous » (au même titre que les miens), alors que son nom reste soigneusement ignoré et tu par ceux-là mêmes qui connaissent son œuvre de première main et l’utilisent de façon essentielle dans leurs travaux. J’ignore si à aucune autre époque la mathématique a connu une telle disgrâce, quand certains des plus influents ou des plus prestigieux parmi ses adeptes donnent l’exemple, dans l’indifférence générale, du mépris de la règle la plus universellement admise dans l’éthique du métier de mathématicien.
Je vois quatre hommes, mathématiciens aux moyens brillants, qui ont eu et qui ont droit avec moi aux honneurs de cet enterrement par le silence et par le dédain. Et je vois en chacun la morsure du mépris sur la belle passion qui l’avait animé.
À part ceux-là, je vois surtout deux hommes, placés l’un et l’autre sous les feux de la rampe sur la place publique mathématique, qui officient aux obsèques en nombreuse compagnie et qui en même temps (dans un sens plus caché) sont enterrés et de leurs propres mains, en même temps que ceux qu’ils enterrent de propos délibéré. J’ai déjà nommé l’un d’eux. L’autre est également un ancien élève et un ancien ami, Jean-Louis Verdier. Après mon « départ » de 1970, le contact entre lui et moi ne s’est pas maintenu, à part quelques rencontres hâtives au niveau professionnel. C’est pourquoi sans doute il [◊ XIV] ne figure dans cette réflexion qu’à travers certains actes de sa vie professionnelle, alors que les motivations éventuelles de ces actes, au niveau de sa relation à moi, ne sont pas examinées et m’échappent d’ailleurs entièrement.
S’il est une interrogation pressante qui s’est imposée à moi tout au long des années écoulées, qui a été une motivation profonde de Récoltes et semailles et qui m’a suivie aussi tout au long de cette réflexion, c’est celle de la part qui me revient dans l’avènement d’un certain esprit et de certaines mœurs qui rendent possibles des disgrâces comme celle que j’ai dite, dans un monde qui fut le mien et auquel je m’étais identifié pendant plus de vingt ans de ma vie de mathématicien. La réflexion m’a fait découvrir que par certaines attitudes de fatuité en moi, s’exprimant par un dédain tacite des collègues aux moyens modestes, et par une complaisance à moi-même et à tels mathématiciens pourvus de moyens brillants, je n’ai pas été étranger à cet esprit que je vois s’étaler aujourd’hui parmi ceux-là mêmes que j’avais aimés, et parmi ceux-là aussi auxquels j’ai enseigné un métier que j’aimais ; ceux que j’ai mal aimés et mal enseignés et qui aujourd’hui donnent le ton (quand ils ne font la loi) dans ce monde qui m’était cher et que j’ai quitté.
Je sens souffler un vent de suffisance, de cynisme et de mépris. « Il souffle sans se soucier de “mérite” ni de “démérite”, brûlant de son haleine les humbles vocations comme les plus belles passions… » J’ai compris que ce vent-là est la prolifique récolte de semailles aveugles et insouciantes que j’ai contribué à semer. Et si son souffle revient sur moi et sur ce que j’avais confié à d’autres mains, et sur ceux que j’aime aujourd’hui et qui ont osé se réclamer ou seulement s’inspirer de moi, c’est là unretour des choses dont je n’ai pas lieu de me plaindre, et qui a beaucoup à m’enseigner.
7. L’ordonnancement des obsèques
Sous le nom « L’Enterrement », j’ai donc regroupé dans la table des matières l’imposant défilé des principales « notes » se rapportant à cette section d’anodine apparence « Le poids d’un passé » (section 50), donnant ainsi tout son sens au nom qui d’emblée s’était imposé à moi pour cette section ultime du « premier jet » de Récoltes et semailles.
Dans cette longue procession de notes aux multiples parentés, celles qui s’y sont jointes au cours des quatre semaines écoulées (notes 51 à 97)7 [◊ XV] se distinguent comme les seules datées (du 19 avril au 24 mai)8. Il m’a paru le plus naturel de les donner dans l’ordre chronologique où elles se succèdent dans la réflexion9, plutôt que dans quelque autre ordre dit « logique » ; ou dans l’ordre d’apparition des références à ces notes dans des notes antérieures. Pour pouvoir retrouver ce dernier ordre (nullement linéaire) de filiation entre notes participantes, j’ai fait suivre (dans la table des matières) le numéro de chacune par celui de la note (parmi celles qui la précèdent) où il est fait d’abord référence à elle10, ou (à défaut) par le numéro de celle dont elle constitue une continuation immédiate11. (Cette dernière relation est indiquée dans le texte lui-même par un sigle de référence placé à la fin de la première note, tel (⇒ 47) placé à la fin de la dernière ligne de la note 46, qui réfère à la note 47 qui la continue.) Enfin, certaines précisions de nature tant soit peu technique à une note sont regroupées à la fin de celle-ci en des sous-notes numérotées par des indices consécutifs au numéro de la note primitive — comme dans les sous-notes 461 à 469 de la note 46, « Mes orphelins ».
[◊ XVI] Pour structurer quelque peu l’ordonnancement d’ensemble de l’Enterrement et pour permettre de s’y reconnaître dans la multitude des notes qui s’y pressent, il m’a paru séant pour la circonstance d’inclure dans la procession quelques sous-titres gravement suggestifs, chacun précédant et menant un cortège long ou court de notes consécutives reliées par un thème commun.
J’ai eu ainsi le plaisir de voir s’assembler un à un, dans une longue procession solennelle venant honorer mes obsèques, dix12 cortèges — certains humbles, d’autres imposants, certains contrits et d’autres secrètement en liesse, comme il ne peut en être autrement en semblable occasion. Voici donc s’avancer : l’élève posthume (que tout un chacun se fait un devoir d’ignorer), lesorphelins (fraîchement exhumés pour la circonstance), laMode et sesHommes illustres (j’ai bien mérité ça), lesmotifs (derniers nés et derniers exhumés de tous mes orphelins),mon ami Pierre menant modestement le plus important des cortèges, suivi de près parl’Accord Unanime des notes (silencieusement) concertantes et par leColloque (dit « Pervers ») au grand complet (se démarquant de l’élève posthume, alias l’Élève Inconnu, par cortèges funéraires interposés portant fleurs et couronnes) ; enfin, pour clore dignement l’imposant défilé, voici encore s’avancerl’Élève (nullement posthume et encore moins inconnu), alias lePatron, suivi de la troupe affairée de mesélèves (munis de force pelles et cordes) et enfin duFourgon Funèbre (arborant quatre beaux cercueils de chêne solidement vissés, sans compter le Fossoyeur)… dix cortèges enfin au grand complet (il était temps), s’acheminant lentement vers laCérémonie Funèbre.
Le clou de la Cérémonie est l’Éloge Funèbre, servi avec un doigté parfait par nul autre que mon ami Pierre en personne, présidant aux obsèques en réponse aux vœux de tous et à la satisfaction générale. La Cérémonie s’achève en un De Profundis final et définitif (du moins on l’espère), chanté comme une sincère action de grâces par le regretté défunt lui-même, qui à l’insu de tous a survécu à ses impressionnantes obsèques et même en a pris de la graine, à sasatisfaction complète — laquelle satisfaction forme la note finale et l’ultime accord du mémorable Enterrement.
8. La fin d’un secret
Au cours de cette étape ultime (on l’espère) de la réflexion m’est apparu l’intérêt de joindre en « Appendice » au présent volume 1 des Réflexions mathématiques [◊ XVII] deux autres textes, de nature mathématique, en plus des trois dont il a été question précédemment13.
Le premier est la reproduction d’unrapport commenté en deux parties, que j’avais fait en 1968 et 1969 sur les travaux de P. Deligne (dont certains restent inédits encore aujourd’hui), correspondant à une activité mathématique à l’IHES pendant les trois années 1965/67/68.
L’autre texte est une esquisse d’un « formulaire des six variances», rassemblant les traits communs à un formalisme de dualité (inspiré de la dualité de Poincaré et de celle de Serre) que j’avais dégagé entre 1956 et 1963, formulaire qui s’est avéré avoir un caractère « universel » pour toutes les situations de dualité cohomologique rencontrées à ce jour. Ce formalisme semble être tombé en désuétude avec mon départ de la scène mathématique, au point qu’à ma connaissance personne (à part moi) n’a pris encore la peine d’écrire seulement la liste des opérations fondamentales, des isomorphismes canoniques fondamentaux auxquels celles-ci donnent lieu, et des compatibilités essentielles entre ceux-ci.
[◊ XVIII] Cette esquisse d’un formulaire cohérent sera pour moi le premier pas évident vers ce « vaste tableau d’ensemble durêve des motifs», qui depuis plus de quinze ans « attend le mathématicien hardi qui voudra bien le brosser ». Selon toute apparence, ce mathématicien ne sera autre que moi-même. Il est grand temps en effet que ce qui était né et confié dans l’intimité il y a près de vingt ans, non pour rester le privilège d’un seul mais pour être à la disposition detous, sorte enfin de la nuit du secret, et naisse une nouvelle fois à la pleine lumière du jour.
Il est bien vrai qu’un seul, à part moi, avait une connaissance intime de ce « yoga des motifs », pour l’avoir appris de ma bouche au fil des jours et des années qui ont précédé mon départ. Parmi toutes les choses mathématiques que j’avais eu le privilège de découvrir et d’amener au jour, cette réalité des motifs m’apparaît encore comme la plus fascinante, la plus chargée de mystère — au cœur même de l’identité profonde entre « la géométrie » et « l’arithmétique ». Et le « yoga des motifs » auquel m’a conduit cette réalité longtemps ignorée est peut-être le plus puissant instrument de découverte que j’aie dégagé dans cette première période de ma vie de mathématicien.
Mais il est vrai aussi que cette réalité, et ce « yoga » qui s’efforce de la cerner au plus près, n’avaient nullement été tenus secrets par moi. Absorbé par des tâches impératives de rédaction de fondements (que tout le monde depuis est bien content de pouvoir utiliser tels quels dans son travail de tous les jours), je n’ai pas pris les quelques mois nécessaires pour rédiger une vaste esquisse d’ensemble de ce yoga des motifs, et le mettre ainsi à la disposition de tous. Je n’ai pas manqué pourtant, dans les années précédant mon départ inopiné, d’en parler au hasard des rencontres et à qui voulait l’entendre, en commençant par mes élèves, qui (à part l’un d’entre eux) l’ont oublié comme tous l’ont oublié. Si j’en ai parlé, ce n’était pas pour placer des « inventions » qui porteraient mon nom, mais pour attirer l’attention sur une réalité qui se manifeste à chaque pas, dès qu’on s’intéresse à la cohomologie des variétés algébriques et notamment, à leurs propriétés « arithmétiques » et aux relations entre elles des différentes théories cohomologiques connues à ce jour. Cette réalité est aussi tangible que l’était jadis celle des « infiniment petits », perçue longtemps avant l’apparition du langage rigoureux qui permettait de l’appréhender de façon parfaite et de « l’établir ». Et pour appréhender la réalité des [◊ XIX] motifs, nous ne sommes aujourd’hui nullement à court d’un langage souple et adéquat, ni d’une expérience consommée dans l’édification de théories mathématiques, qui manquaient à nos prédécesseurs.
Si ce que j’ai naguère crié sur les toits est tombé en des oreilles sourdes, et si le mutisme dédaigneux de l’un a recueilli en écho le silence et la léthargie de tous ceux qui font mine de s’intéresser à la cohomologie (et qui ont pourtant des yeux et des mains tout comme moi…), je ne puis en tenir pour responsable celui-là seul qui a choisi de garder par-devers lui le « bénéfice » de ce que je lui avais confié à l’intention de tous. Force est de constater que notre époque, dont la productivité scientifique effrénée rivalise avec celle investie dans les armements ou dans les biens de consommation, est très loin de ce « dynamisme hardi » de nos prédécesseurs du XVIIe siècle, qui « n’y sont pas allés par quatre chemins » pour développer un calcul des infiniment petits, sans se laisser arrêter par le souci de savoir si ce calcul était « conjectural » ou non ; ni attendre non plus que tel homme prestigieux parmi eux daigne leur donner le feu vert, pour empoigner ce que chacun voyait bien de ses propres yeux et sentait de première main.
9. La scène et les acteurs
Par sa propre structure interne et par son thème particulier, « L’Enterrement » (qui forme maintenant plus de la moitié du texte de Récoltes et semailles) est dans une large mesure et au point de vue logique indépendant de la longue réflexion qui le précède. C’est là pourtant une indépendance toute superficielle. Pour moi cette réflexion, autour d’un « enterrement » sortant progressivement des brumes du non-dit et du pressenti, est inséparable de celle qui l’avait précédée, dont elle est issue et qui lui donne tout son sens. Commencée comme un rapide coup d’œil « en passant » sur les vicissitudes d’une œuvre que j’avais un peu (beaucoup) perdue de vue, elle est devenue, sans l’avoir prévu ni cherché, une méditation sur une relation importante dans ma vie, me conduisant à son tour à une réflexion sur le sort de cette œuvre aux mains de « ceux qui furent mes élèves ». Séparer cette réflexion de celle dont elle est spontanément issue me paraît une façon de la réduire à un simple « tableau de mœurs » (voire même, à un règlement de comptes dans le « beau monde » mathématique).
Il est vrai que si on y tient, la même réduction à un « tableau de mœurs » peut être faite pour Récoltes et semailles tout entier. Certes, les mœurs qui [◊ XX] prévalent à une époque et dans un milieu donnés et qui contribuent à façonner la vie des hommes qui en font partie, ont leur importance et méritent d’être décrites. Il sera clair pourtant pour un lecteur attentif de Récoltes et semailles que mon propos n’est pas de décrire des mœurs, c’est-à-dire une certaine scène, changeant avec le temps et d’un lieu à l’autre, sur laquelle se déroulent nos actions. Cette scène dans une large mesure définit et délimite les moyensà la disposition de diverses forces en nous, leur permettant de s’exprimer. Alors que la scène et ces moyens qu’elle fournit (et les « règles du jeu » qu’elle impose) varient à l’infini, la nature des forces profondes en nous qui (au niveau collectif) façonnent les scènes et qui (au niveau de la personne) s’expriment sur elles, semble bien être la même d’un milieu ou d’une culture à l’autre, et d’une époque à l’autre. S’il est une chose dans ma vie, hors la mathématique et hors l’amour de la femme, dont j’aie senti le mystère et l’attirance (sur le tard, il est vrai), c’est bien la nature cachée de ces quelques forces qui ont pouvoir de nous faire agir, pour le « meilleur » comme pour le « pire », pour enfouir et pour créer.
10. Un acte de respect
Cette réflexion qui a fini par prendre le nom « L’Enterrement » avait commencé comme un acte de respect. Un respect pour des choses que j’avais découvertes, que j’ai vues se condenser et prendre forme dans un néant, dont j’ai été le premier à connaître le goût et la vigueur et auxquelles j’ai donné un nom, pour exprimer et la connaissance que j’avais d’elles, et mon respect. À ces choses, j’ai donné du meilleur de moi-même. Elles se sont nourries de la force qui repose en moi, elles ont poussé et se sont épanouies, comme des branches multiples et vigoureuses jaillissant d’un même tronc vivant aux racines vigoureuses et multiples. Ce sont là choses vivantes et présentes, non des inventions qu’on peut faire ou ne pas faire — des choses étroitement solidaires dans une unité vivante qui est faite de chacune d’elles et qui donne à chacune sa place et son sens, une origine et une fin. Je les avais laissées il y a longtemps et sans aucune inquiétude ni regret, car je savais que ce que je laissais était sain et fort et n’avait nul besoin de moi pour croître et s’épanouir encore et se multiplier, suivant sa propre nature. Ce n’était pas un sac d’écus que je laissais, qu’on pouvait voler, ni un tas d’outils, qui pouvaient rouiller ou pourrir.
Pourtant, au fil des ans, alors que je me croyais bien loin d’un monde que j’avais laissé, me revenaient ici et là jusque dans ma retraite comme des [◊ XXI] bouffées de dédain insidieux et de discrète dérision, désignant telles de ces choses que je connaissais fortes et belles, qui avaient leur place et leur fonction unique qu’aucune autre chose ne pourrait jamais remplir. Je les sentais comme des orphelines dans un monde hostile, un monde malade de la maladie du mépris, s’acharnant sur ce qui est sans armure. C’est dans ces dispositions qu’a commencé cette réflexion, comme un acte de respect vis-à-vis de ces choses et par là, vis-à-vis de moi-même — comme le rappel d’un lien profond entre ces choses et moi : celui qui se plaît à affecter un dédain vis-à-vis d’une de ces choses qui ont été nourries de mon amour, c’est moiqu’il se plaît à dédaigner, et tout ce qui est issu de moi.
Et il en est de même de celui qui, connaissant de première main ce lien qui me relie à telle chose qu’il a apprise par nul autre que moi, fait mine de tenir pour négligeable ou d’ignorer ce lien ou de revendiquer (fût-ce tacitement et par omission) pour son compte ou pour celui d’autrui une « paternité » factice. J’y vois bien clairement un acte de mépris pour une chose née de l’ouvrier comme pour l’obscur et délicat travail qui a permis à cette chose de naître, etpour l’ouvrier, et avant tout (d’une façon plus cachée et plus essentielle) pour lui-même.
Si mon « retour aux maths » ne devait servir qu’à me faire me rappeler de ce lien et à susciter en moi cet acte de respect devant tous — devant ceux qui affectent de dédaigner et devant les témoins indifférents — ce retour n’aura pas été inutile.
Il est vrai que j’avais vraiment perdu contact avec l’œuvre écrite et non écrite (ou du moins non publiée) que j’avais laissée. En commençant cette réflexion — je voyais les branches assez distinctement, sans trop me rappeler cependant qu’elles étaient les parties d’un même arbre. Chose étrange, il a fallu que peu à peu se dévoile à mes yeux le tableau d’un saccagede ce que j’avais laissé, pour retrouver en moi le sens de l’unité vivante de ce qui était ainsi saccagé et dispersé. L’un a emporté des écus et l’autre un outil ou deux pour s’en prévaloir ou même pour s’en servir — mais l’unité qui fait la vie et la vraie force de ce que j’avais laissé, elle a échappé à chacun et à tous. J’en connais bien un pourtant qui a senti profondément cette unité et cette force, et qui au fond de lui-même la sent aujourd’hui encore, et qui se plaît à disperser la force qui est en lui à vouloir détruire cette unité qu’il a sentie en [◊ XXII] autrui à travers son œuvre. C’est dans cette unité vivante que réside la beauté et la vertu créatrice de l’œuvre. Nonobstant le saccage, je les retrouve intacts comme si je venais de les quitter — sauf que j’ai mûri et les vois aujourd’hui avec des yeux neufs.
Si quelque chose pourtant est saccagé et mutilé, et désamorcé de sa force originelle, c’est en ceux qui oublient la force qui repose en eux-mêmes et qui s’imaginent saccager une chose à leur merci, alors qu’ils se coupent seulement de la vertu créatrice de ce qui est à leur disposition comme elle est à la disposition de tous, mais nullement à leur merci ni au pouvoir de personne.
Ainsi cette réflexion, et à travers elle ce « retour » inattendu, m’aura aussi fait reprendre contact avec une beauté oubliée. C’est d’avoir senti pleinement cette beauté qui donne tout son sens à cet acte de respect qui s’exprime maladroitement dans la note « Mes orphelins »14, et que je viens de réitérer en pleine connaissance de cause ici même.
Footnotes
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Voir notamment section 43, « Le patron trouble-fête — ou la marmite à pression ». ↩
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(28 mai) Il s’agit ici du texte de la première partie de Récoltes et semailles, « Fatuité et renouvellement ». La deuxième partie n’était pas écrite au moment d’écrire ces lignes. ↩
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Cette double note (nos 46, 47) et ses sous-notes ont été incluses dans la deuxième partie « L’Enterrement » de Récoltes et semailles, qui en constitue une continuation directe. ↩
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Il s’agit des sous-notes nos 48, 49, 50 (la note no 48’ a été ajoutée ultérieurement). ↩
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Sur le sens de cet « euphémisme » ; voir la note « L’être à part », no 57’. ↩
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Vers la fin de cette réflexion, un autre nom s’est présenté, exprimant un autre aspect saisissant d’un certain tableau qui s’était progressivement dévoilé à mes yeux au cours des cinq semaines écoulées. C’est le nom d’un conte, sur lequel je vais revenir en son lieu : « La robe de l’empereur de Chine »… ↩
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Il faut y ajouter encore la note no 104, du 12 mai 1984. Les notes no 98 et suivantes (à l’exception de la note précédente no 104) constituent le « troisième souffle » de la réflexion, à partir du 22 septembre 1984. Elles sont également datées. ↩
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Dans une suite de notes consécutives écrites le même jour, seule la première est datée. Les autres notes non datées sont les notes nos 44’ à 50 (formant les cortèges I, II, III). Les notes nos 46, 47, 50 sont du 30 ou 31 mars, les notes nos 44’, 48, 48’, 49de la première quinzaine d’avril, enfin la note no 44” est datée (du 10 mai). ↩
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J’ai parfois fait une inversion de faible amplitude dans cet ordre chronologique, au bénéfice d’un ordre dit « logique », quand il m’a semblé que l’impression d’ensemble de la démarche de la réflexion n’en était pas faussée. Comme seules exceptions, je signale cependant onze notes (dont le numéro est précédé du signe !) issues de notes de b. de p. ultérieures à une note et qui ont pris des dimensions prohibitives, et que j’ai placées chacune à la suite de la note à laquelle elle se rapporte (sauf la note no 98, se rapportant au no 47). ↩
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Quand la référence à une note (telle 45) se trouve dans la section « Le poids d’un passé » elle-même ; c’est le numéro (50) de cette dernière,placé entre parenthèses, qui est placé après celui de la note, comme dans 46 (50). ↩
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Le numéro d’une note qui est continuation immédiate d’une note précédente (lesquels numéros se suivent alors) est précédé du signe * dans la table des matières. Ainsi *47, 46 indique que la note no 47 est une continuation immédiate de la note no 46 (qui n’est d’ailleurs pas ici celle qui la précède immédiatement, laquelle est la note no 469). J’ai enfinsouligné dans la t. des m. les numéros des notes qui ne sont pas suivis d’un autre numéro, c’est-à-dire de celles qui représentent un « nouveau départ » de la réflexion, ne s’insérant pas en un endroit déterminé de la réflexion déjà faite. ↩
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(29 septembre) En fait, il y a finalement douze cortèges, en y incluant le Fourgon Funèbre (X), et « Le défunt (toujours pas décédé) » (XI) qui vient in extremis de se faufiler encore dans la procession… ↩
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De plus, je pense adjoindre à l’Esquisse thématique (voir « Boussole et bagages », Introduction, 3) un « commentaire » donnant quelques précisions au sujet de mes contributions aux « thèmes » qui y sont passés en revue sommairement, et au sujet aussi des influences qui ont joué dans la genèse des principales idées-force dans mon œuvre mathématique. La rétrospective des dernières six semaines a fait déjà apparaître (à ma propre surprise) un rôle de « détonateur » de Serre, pour le démarrage de la plupart de ces idées, comme aussi pour certaines des « grandes tâches » que je m’étais posées, entre 1955 et 1970. Enfin, comme autre texte de nature mathématique (au sens courant), et le seul qui figure (incidemment) dans le texte non technique Récoltes et semailles, je signale la sous-note no 871 à la note « Le massacre » (no 87), où j’explicite avec le soin qu’elle mérite une variante « discrète » (conjecturale) du théorème de Riemann-Roch-Grothendieck familier dans le contexte cohérent. Cette conjecture figurait (parmi un nombre d’autres) dans l’exposé de clôture du séminaire SGA 5 de 1965/66, exposé dont il ne reste trace (pas plus que de nombreux autres) dans le volume publié onze ans plus tard sous le nom SGA 5. Les vicissitudes de ce séminaire crucial aux mains de certains de mes élèves, et les liens de celles-ci avec une certaine « opération SGA 4 », se révèlent progressivement au cours de la réflexion poursuivie dans les notes nos 63’”, 67, 67’, 68, 68’, 84, 85, 85’, 86, 87, 88. Comme autre note donnant des commentaires mathématiques assez étoffés, sur l’opportunité de dégager un cadre « topossique » commun (dans la mesure du possible) pour les cas connus où on dispose d’un formalisme de dualité dit « des six opérations », je signale aussi la sous-note no 812 à la note « Thèse à crédit et assurance tous risques », no 81. ↩
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Cette note (no 46) est chronologiquement la première de toutes celles qui figurent dans l’Enterrement. ↩
IV — 引言
概要
(I) 五叶三叶草
1. 梦与成就
[◊ I]到今年七月就满三年了,我做了一个不寻常的梦。说我称之为「不寻常」,那不过是事后才有的印象,是醒来后重新思索时才意识到的。梦本身来得像是世上最自然、最理所当然的事,悄无声息——以至于醒来时我差点没有留意到它,就把它抛到脑后,转而处理「日常事务」。从前一天起,我就投入了一场关于我与数学之关系的反思。那是我生平第一次费心去审视它——而且,我之所以在那时开始做这件事,也实在是迫不得已!在过去数月乃至数年间,发生了一些如此奇特——甚至可以说是激烈——的事情,种种数学激情的爆发毫无预兆地闯入我的生活,以至于再也无法继续对正在发生的事情视而不见了。
我说的这个梦没有任何情节或动作。它只有一个画面,静止不动,同时又充满了生机。那是一颗人头,侧影。能看到它在从左向右看。那是一个中年男子,没有胡须,乱发在头周形成一道力量的光晕。这颗头最突出的印象是一种青春欢快的力量,仿佛从颈项柔韧而有力的弧线中喷涌而出(那弧线更多是凭猜测而非直接看到)。脸上的神情更像一个淘气鬼——正为自己刚刚或正盘算耍的什么花招而得意——而非一个中年人或已然稳重成熟者。它散发出的更是一种强烈的、被压抑着的、迸发成嬉戏的生命喜悦……
并没有第二个人在场,没有一个「我」在观看或凝望着这个只见其头部的另一个人。有的只是对这颗头、对它所散发之物的强烈感知。也没有人在感受着各种印象、对它们加以评论或命名,或给这个被感知的人贴上一个名字,称其为「某某」。有的只是这个极其生动的东西,这颗男人的头,以及对这东西的一种同样生动、强烈的感知。
至于醒来时,并非刻意,我想起了夜晚的[◊ II]夜里的梦境——这颗男人头颅的影像并不比其它梦更突出,它没有冲到前面来对我呼喊或低语:你该看的是我!当这个梦出现在我匆匆扫过整夜梦境、躺在床上温暖静谧之中时,我当然有那种清醒意识的反射,要给所看到的东西安上一个名字。而且我也不必去寻找,只需问自己就立刻知道,梦里的那颗男人的头不是别人,正是我自己。
「这一手可真不赖,」我当时想,「还真有你的,在梦里这样看见自己,仿佛看见的是另一个人!」这个梦来得有点像是——散步时,最偶然不过地,我碰上了一株四叶草,甚至五叶草,按照惯例惊叹片刻,然后继续赶路,好像什么都没发生过。
至少事情差点就这样过去了。幸运的是——如同在这种情形下屡次发生的那样——我终究还是出于良心,将这个「不赖」的小事件白纸黑字地记了下来,开始了一段本应延续前一天思路的反思。然后,渐渐地,那一天的反思就完全沉浸在对这个朴素的梦、这个独一无二的画面、以及它所带给我的关于我自己的讯息的含义的探索之中了。
此处不宜详述这一天的沉思所教会我、带给我的东西。或者更确切地说,是这个梦所教会我、带给我的东西——一旦我进入了关注与倾听的状态,得以接纳它要对我诉说的一切。这个梦以及这次倾听的第一个直接成果,是一股新能量的突然涌入。这股能量支撑了随后数月间持续进行的持久沉思,对抗着顽固的内心阻力——那些阻力我不得不通过耐心而执拗的工作一个一个地拆解。
自从五年前我开始关注自己所做的某些梦以来,这是第一个不以——如今已可辨识的——「信使之梦」的外貌呈现的,没有令人印象深刻的舞台手段和非凡的洞见强度,有时甚至令人震撼。这个梦则完全是「酷」到底的,没有任何东西强迫你去关注,简直是低调到了极点——爱要不要,干净利落。
[◊ III]数周之前,我做过一个旧式风格的「信使之梦」,基调是戏剧性的,甚至是狂野的,它突然而直接地终结了一段漫长的数学狂热期。这两个梦之间唯一显而易见的亲缘关系,是两者之中都没有观察者。通过一个简洁有力的寓言,这个梦呈现了当时我生活中正在发生却并未费心去关注的事情——老实说,是我甚至刻意忽略的事情。正是这个梦让我领悟到一项反思工作的紧迫性,我在数周后投入了这项工作,它随后持续了近六个月。我在这篇反思—见证《收获与播种》的最后部分中略有提及,该文开启了本卷并赋予其名称1。
如果我以唤起另一个梦、那个我自身的图像-洞见(image-vision)来开始这篇引言(Traumgesicht meiner selbst,正如我在德语笔记中所称的那样),那是因为在最近几周里,这个梦的思绪不止一次地回到我心中,正当那场「关于一个数学家的过去」的沉思走向其终点之时。说实话,回顾起来,自那个梦以来逝去的三年,于我而言像是沉淀与成熟的岁月,向着其简单明澈的信息之完成迈进。那个梦向我展示了「本真的我」。同样清楚的是,在清醒的生活中,我并非完全就是梦所向我显示的那个人——来自远方的重负与僵滞常常(并且仍在)阻碍着我完完全全、简简单单地做我自己。在这些年里,尽管这个梦的思绪很少回到我心头,这个梦却必定以某种方式起着作用。它绝非某种我努力去仿效的模型或理想,而是对一种快乐质朴之「离散」的提醒,这种质朴「是我自身」,它以多种方式显现,被召唤着从持续压抑它的东西中解放出来并充分绽放。这个梦是一种既精妙又坚韧的纽带,连接着一个仍背负着来自过去的诸多重负的当下,与一个当下已蕴藏其种子的近在咫尺的「明天」,一个此刻已然是我的、并且必定自始就在我之中的「明天」……
诚然,如果说在最近这几周里,这个很少被提及的梦再次清晰地浮现,那是因为在某个并非[◊ IV]探究与分析性思考的层面上,我必定已经「知道」我正在进行并即将完成的工作——这项重新拾起并深化了三年前那另一项工作的工作——是朝着它所带给我的关于我自身的信息之完成迈出的新的一步。
这便是我如今对*《收获与播种》*,这项历时近两个月的紧张工作的主要意义所在。直到现在它已完成,我才意识到做这项工作有多么重要。在这项工作的过程中,我经历了许多快乐的时刻,一种往往带着顽皮、戏谑、奔放的快乐。也有过悲伤的时刻,有重新体验那些在最近几年里曾痛苦地触及我的挫折与伤痛的时刻——但却没有一刻苦涩。我带着一种深知已将一项工作带到终点的人所拥有的完满满足感告别这项工作。没有任何一件事——无论多么「微小」——是我曾回避的,或是我曾在意想说而未说的,会在此时于我心间留下任何一丝不满足或遗憾的残余,无论它们多么「微小」。
在撰写这篇见证时,我很清楚它不会取悦所有人。我甚至很可能找到了让所有人无一例外都不满意的方式。但这绝非我的意图,甚至也不是要让任何人不悦。我的意图只是去审视那些简单而重要的事情,那些日常的事情,关于我作为数学家的过去(有时也关于我的现在),最终去发现——迟做总比不做好!——没有一丝怀疑或保留,它们曾经是什么、现在是什么;并在沿途用简单的言语说出我所看到的。
2. 一次旅程的精神
这份最终成为*《收获与播种》最初是作为第一卷(即将完成)的「引言」开始的,该卷为《追逐场域》(À la poursuite des champs),这是我自1970年以来打算发表的第一部数学著作。去年六月的一个空闲时刻,我写了最初几页,不到两个月前,我又从上次停下的地方重新开始了这份反思。我意识到有很多东西需要审视和表达,因此预料会有一个相当充实的引言,大约三四十页。随后,在接下来的近两个月里,直到现在[◊ V]我在此写下这份新的引言——为那原本是引言的东西所写的引言——我每天都以为当天就能完成这项工作,或最迟在第二天或后天。几周后,当篇幅开始逼近一百页大关时,这篇引言被擢升为「引言章」。又过了几周,当该「章」的篇幅远远超过了正在筹备中的卷册其他各章(除最后一章外,在写这些文字时均已完稿),我终于明白它的位置不在数学书里,这份反思和这份见证放在那里实在太局促了。它们的真正位置是在一本独立的卷册中,它将是这些《数学反思》(Réflexions mathématiques)我打算在未来几年中继续推进,乘着《追逐场域》*。
我不会说*《收获与播种》,作为《》系列中的第一卷《数学反思》(之后将跟随着的两三卷《追逐场域》,开篇)是一卷「引言」,为《》《反思》*。更确切地说,我把这第一卷视为未来的基石,或更恰当地说,是奠定基调的篇章,精神——我正是以这种精神开展这次新旅程,我打算在未来几年中继续前行,它将带我走向何方,我无法言说。
在结束关于本卷主体部分的这些说明之前,还有一些实用性的提示。读者不会惊讶于在*《收获与播种》中偶尔会看到对「本卷」的提及——这里指的是第一卷(《模型史》)的《追逐场域》*,我尚在为其撰写引言。我不愿「修正」这些段落,首要的是保持文本的自发性,以及其作为见证的真实性——不仅关乎遥远的过去,也关乎我写作的当下本身。
出于同样的原因,我对文本初稿的修改也仅限于修正一些文笔上的笨拙之处或有时模糊的表达,这些会影响对我所想表达内容的理解。这些修改有时让我比在写初稿时有了更清晰或更精细的把握。对初稿作出任何稍具实质性的修改——以使其更细致、更精确、更完整或(有时)加以纠正——则是大约五十条注释编号,集中在这篇反思的末尾,构成了文本的四分之一以上2。我以[◊ VI](1)等符号引用之。需要为注释再加一条或多条注释。这些注释随后被附在该注释之后,使用相同类型的引用标记,只有较短的注释例外,它们在同一页上以「脚注」形式出现。
我给予文本的每个章节以及每条较长的注释一个名称——这给我带来了极大的乐趣,更何况后来这甚至成了我在其中找到方向所必不可少的。无需赘言,这些名称都是事后才想到的,因为在开始一个章节或一条稍长的注释时,我完全说不出其中任何一条的核心内容是什么。同样更何况那些名称(如「工作与发现」等),我以之指称第一至第八部分——这八个部分是我事后将组成文本的五十个章节归并而成的。
至于这八部分的内容,我只作非常简要的评述。前两部分,I(工作与发现)和II(梦与做梦者),包含关于数学工作以及更一般地关于发现工作的反思元素。其中我的个人介入要比后续部分更加偶然而远不那么直接。正是这些部分尤其具有见证与沉思的特质。第三至第六部分主要是在1948年至1970年间对我作为「在数学界中」的数学家的过往所做的反思与见证。驱动这场沉思的动机首先是理解这段过去的愿望,以求理解和接受一个在某些方面时而令人失望或困惑的现在。第七部分(孩子自娱)和第八部分(孤独的冒险)则更多地涉及自1970年至今我与数学之关系的演变,即自从我离开「数学家世界」并再未返回以来。我尤其审视了那些动机、力量和环境——它们(令我自身也感惊讶地)使我重新拾起一种「公开的」数学活动(在撰写[◊ VII]以及出版*《数学反思》(Réflexions mathématiques)*),在中断了十三年多之后。
3. 指南针与行囊
我还需要就另外两篇文本说几句话,它们与*《收获与播种》*一起构成了本卷的同名文集。
《**一个纲领的草图》(Esquisse d’un programme)**概述了我在过去十年中所追求的主要数学反思主题。我至少打算在未来几年中对其中若干主题略作展开,写在一系列非正式反思中——我已有机会谈到过它们,即《数学反思》(Réflexions mathématiques)。这篇概述是我今年一月为申请法国国家科学研究中心(CNRS)的研究员职位而撰写的一份报告的原文照录。我将其收入本卷,因为显然这个纲领远远超出了我卑微个人的能力所及,哪怕上天赐我再活一百年,并且我选择将这些岁月全都用来尽可能深入地追寻所述主题。
《***主题纲要》(Esquisse thématique)***写于1972年,为另一次申请(法兰西学院教授职位)而作。它按主题概述了我当时认为的主要数学贡献。这篇文字带有它写作时的心境——那时我对数学的兴趣充其量只是边缘性的,说得客气些。因此这篇纲要不过是一份干巴巴而刻板的列举(所幸它并不旨在详尽无遗……)。它似乎并非由一种洞见(vision)或一种欲望的气息所驱动——仿佛我出于良心而逐一检视的那些东西(那确实是我当时的心境)从未被鲜活的洞见所触及,也从未被一种激情所推动,要将它们从迷雾与暗影的面纱之后带向光明,那时它们尚只是被隐约预感……
然而,如果我决定将这篇缺乏灵气的报告收录于此,恐怕主要是为了堵住某些高飞远扬的同行以及某种风尚的嘴——自从我离开那个曾与我们共有的世界以来,他们便装出一副居高临下的姿态看待他们亲切地称之为「格罗滕迪克玩意儿」的东西。据说,这无异于在一些过于琐碎的事情上瞎忙活,以至于任何严肃而[◊ VIII]有品位的数学家都不屑于在它们上面浪费确属宝贵的时间。也许这份难以消化的「摘要」在他们看来反而更加「严肃」!至于那些出自我的笔下、由洞见和激情所驱动的文字,它们不是为了那些被某种风尚所维系和确证于自满之中的人——那种风尚使他们对我所陶醉的事物无动于衷。如果我写作是为他人而非仅仅为己,那是为那些不觉得自己的时间和自身太过宝贵、因而能够孜孜不倦地追寻那些无人屑于去看的显而易见之事,并为所发现的每一件事物内在的美而欣喜——将其与以自身之美为我们所知的任何其他事物区别开来——的人。
如果我想将构成本卷的三篇文本彼此定位,并说明各自在我随*《数学反思》(Réflexions mathématiques)踏上旅程中所扮演的角色,我可以说,反思与见证之作《收获与播种》*反映并描述了我踏上这段旅程的精神——它赋予旅程以意义。《*一个纲领的草图》(Esquisse d’un programme)*描述了我的灵感来源——它们规定了方向(虽然并非确切的终点),指向这个未知之旅,多少像是指南针,或是一根坚实的阿里阿德涅之线。《*主题纲要》(Esquisse thématique)则快速盘点了一份行囊——来自我1970年之前作为数学家的过往,其中至少有一部分在旅程的这样或那样的阶段中将是有用而受欢迎的(正如我的上同调与拓扑斯(topos)代数功底从此刻起在《追寻场》(Poursuite des champs)*中不可或缺一样)。这三篇文本的排列顺序以及它们各自的篇幅长度,都很好地反映了我(并非有意为之)在此旅程中赋予它们的重要性和分量——该旅程的第一阶段已近尾声。
4. 一场追寻显而易见之事的旅程
我还需要对这个已进行了一年多的旅程再多说几句具体的说明,这些*《数学反思》(Réflexions mathématiques)*。我在《收获与播种》(Récoltes et semailles)(即在该反思的第一部分和第二部分),关于精神我以之展开这一旅程,而且我认为,在当前这第一卷中已显而易见,在紧随其后的那一卷(《模型史》(Histoire de modèles),即《田野追踪》(Poursuite des champs))的第一卷,该卷即将完成。因此我觉得在此引言中不必再赘述了。
[◊ IX]我当然无法预知这场旅程将会如何——这是我将随着其推进逐步发现的。我目前即使是大致路线也没有预定的行程,而且我怀疑近期内是否会有一条清晰的路线显现出来。正如我之前所说,那些很可能将启发我反思的主要主题或多或少在《*纲领草稿》(Esquisse d’un programme)*中有所勾勒,那本「指南之书」。在这些主题中,也有《*田野追踪》(Poursuite des champs)*的主要主题,即「田野」,我希望在今年之内,用两卷或三卷的篇幅将其全部探讨完毕(并就此止步)。关于这个主题,我在《*纲领》(Esquisse)*中写道:「……这有点像是我在向一段科学过去偿还一笔债务,在那十五年间(1955年至1970年),上同调工具(outils cohomologiques)的发展一直是我代数几何基础工作中持续的主旋律。」因此,在预定的主题中,这是根植于我的科学「过去」最深的主题。也是在过去的整整十五年中一直像遗憾一样萦绕不去的主题,也许是我当初离开数学舞台时留下的所有工作中最明显的一个空白,而我以往的任何学生或朋友都没有关心过去填补它。关于这项进行中的工作的更多细节,感兴趣的读者可以参阅《*纲领草稿》(Esquisse d’un programme)*中的相关章节,或即将完成的《田野追踪》(Poursuite des champs)。
作为我科学过去中另一个我特别在意的遗产,尤其是**动机(motif)**的概念,它一直等待着从被禁锢的黑暗中走出——尽管它出现已有整整十五年了。不排除我最终会着手进行这里所需的基础工作,如果没有比我更合适的人(无论是由于更年轻的年龄,还是由于他所拥有的工具和知识)在最近几年内决定去做的话。
我借此机会指出,「动机」概念以及我发掘出的其他几个在我看来(潜在地)最富有成果的概念的运气(或更确切地说,不幸……)是一段近二十页的回顾性反思的主题,构成了《收获与播种》(Récoltes et semailles)3。事后我将这篇注释分为两部分[◊ X](《我的孤儿们》和《拒绝遗产——或矛盾之代价》),加上紧随其后的三篇「附注」4。这连续五篇注释是《*收获与播种》(Récoltes et semailles)*中唯一不是仅仅顺便提及数学概念的部分。这些概念成为说明数学家世界内部某些矛盾的契机,而这些矛盾本身又反映了个人自身的矛盾。我曾一度想把这篇庞大的注释从它所属的文本中分离出来,附到《主题纲要》(Esquisse thématique)。这样做的好处是可以让后者获得更好的视角,并给一篇过于像目录的文本注入一点生气。但我还是克制住了没有这样做,出于维护一份见证的真实性的考虑——这篇巨型注释,无论我喜欢与否,都确实是其一部分。
对于《*收获与播种》(Récoltes et semailles)*中关于我以何种心态开始《反思》(Réflexions)的论述,我想在此补充一点,这一点我已在某篇注释(《「年轻人的势利」——或纯粹性的捍卫者》)中表达过,当时我写道:「我作为数学家一生的抱负,或者更确切地说,我的喜悦和激情,一直是发现显而易见的事物,这也是我在当前这部著作中的唯一抱负」(《田野追踪》(À la poursuite des champs))。这也是我对这一年来通过《*反思》(Réflexions)*所进行的这次新旅程的唯一抱负。在《*收获与播种》(Récoltes et semailles)*中亦如是,后者(至少对我的读者而言,如果有读者的话)开启了这一旅程。
5. 一桩欣然之债
我想用几句话来结束这篇引言,谈谈本卷的两则题献*《收获与播种》*。
题献「献给那些曾是我的学生的人,我曾向他们倾注了最好的自己——也还有最坏的」至少从去年夏天起就已伴我心中,尤其在我写下最初四节的时候,当时这些文字还被当作是一部数学著作的引言。也就是说,我其实早已清楚地知道——已有数年——有一个「坏」需要审视,而眼下正是绝无仅有的时机!(但我万万没有料到,这「坏」竟会引领我完成一篇近两百页的沉思。)
相比之下,「献给那些曾是我的前辈们」的题献则是在途中才出现的,正如这篇反思本身的名称[◊ XI](它后来也成为了一卷的书名)。这篇反思向我揭示了他们在我的数学生涯中所扮演的重要角色,其影响至今仍栩栩如生。这一点在接下来的篇幅中想必会相当清楚地呈现,因而无需在此赘述。这些「前辈们」,按我二十岁时他们出现在我生命中的(大致)顺序,是 HenriCartan, ClaudeChevalley, AndréWeil, Jean-PierreSerre, LaurentSchwartz, JeanDieudonné,Roger Godement, JeanDelsarte。当时我这个无知的新来者受到了他们每一位的善意欢迎,此后他们中的许多人也给予了我持久的友谊与关爱。我还必须在此提及 JeanLeray,在我初次接触「数学家世界」(1948/49年)时,他的善意接纳同样是一份宝贵的鼓励。我的反思揭示出,我对这些「来自另一个世界、另一种命运」的人们怀有一份感恩之债。这份债绝不是负担。发现它如同喜悦般降临,让我更加轻盈。
1984年3月底
(II) 一份敬意
(5月4日 – … 6月)
6. 埋葬
一件意外之事使一项本已完成的思考重新活跃起来。它在过去数周内开启了一系列大大小小的发现,逐步揭示了一个原本模糊不清的局面,并使其轮廓愈发鲜明。这尤其引导我以详尽而深入的方式进入了那些此前仅一带而过或暗示提及的事件与情境。结果,先前提到的(引言,4)关于一部作品之沧桑变迁的「约十五页的回顾反思」,获得了始料未及的篇幅,增加了约两百页。
由于事物的力量和思考的内在逻辑,我在途中不得不既牵涉他人也牵涉自己。被牵涉最深(除我之外)的是一个与我有着近二十年友谊的人。我曾(委婉地)写道5),他「扮演了[◊ XII]几分学生的角色」,在这段植根于共同热爱的深情友谊的最初几年里,并且在很长一段时间里,在我内心深处,我视他为一种「合法继承人」,继承我相信自己能够在数学上做出的贡献——超越那部仍显零散的已发表著作。许多人早已认出了他:那就是PierreDeligne。
我并不因通过这些笔记(除此之外还有别的内容)将一段关于个人关系的个人反思公之于众,并在未征询他意见的情况下如此牵涉他,而感到抱歉。在我看来,让一个长久以来隐蔽而混乱的局面终于被带到光天化日之下加以审视,是重要的,并且对所有人都是健康的。在这样做时,我提供一个见证(témoignage),这当然是主观的,既不声称穷尽一个微妙而复杂的局面,也不自诩无误。它的首要价值(如同我过去的出版物,或我目前正在撰写的那些一样)在于存在本身,供可能感兴趣的人取用。我的关切既非说服,也非躲在那些所谓的「确凿」事实背后以求免于错误或怀疑。我的关切是真实——说出我在每一刻所看到或感受到的事物——作为深化它们和理解它们的一种方式。
名称「埋葬」,用于指称所有与「往昔之重」相关的笔记,在思考过程中以日益增强的力量自我确立6。在其中,我扮演着预演的逝者角色,置身于几位数学家(远为年轻)的丧仪陪伴中,他们的工作在1970年我「离开」之后,带有我影响的印记——某种风格和某种数学进路。其中最前列的是我的朋友ZoghmanMebkhout,他拥有这沉重的特权:必须面对被视为「1970年之后的Grothendieck的学生」所面临的所有不利条件,却不曾享有与我接触、获得我的鼓励和建议的好处,而他仅是透过我的著作成为我作品的「学生」。那是在这样一个时代(在他所出没的世界里),我已经被视为一个「逝者」,以至于很长一段时间里,连会面的想法显然都未曾出现,而一段持续的关系(既包括个人方面也包括数学方面)直到去年才终于建立起来。
[◊ XIII]这并未阻止Mebkhout,逆着专横的时尚和他的前辈们(他们曾是我的学生)的蔑视,并在几乎完全的孤立中,通过Sato学派的与我的思想的出人意料的综合,做出了原创而深刻的工作。这项工作为解析与代数流形(variété)的上同调(cohomologie)提供了新的把握,并承载着在我们对此上同调的理解中实现大规模更新(renouvellement)的前景。毫无疑问,这一更新早已成为既成事实,且已持续多年,如果Mebkhout曾在那些最理应提供帮助的人那里,找到他们昔日从我这里得到的热忱接纳和无保留支持。至少,自1980年10月以来,他的思想和工作为代数流形的上同调理论的一次壮观重启提供了灵感和技术手段,终于(除了Deligne围绕Weil猜想的成果)从长期停滞中走出。
难以置信却千真万确,他的思想和成果近四年来被「所有人」使用(与我的别无二致),然而他的名字却被那些亲身了解他的工作并在自己的研究中实质性地使用它们的人小心翼翼地忽视和噤声。我不知道在任何一个其他时代,数学是否曾经历过如此不光彩之事:当一些最具影响力或最负盛名的数学从业者,在普遍的漠然中,以身示范对数学家职业伦理中最普遍公认规则的蔑视。
我看到四个人,才华横溢的数学家,他们与我一道,已经并应当享有这场由沉默和蔑视构成的埋葬的荣光。我在每个人身上都看到了蔑视的啮痕,落在那曾驱动他们的美好激情之上。
除了那些人,我尤其看到两个人,置于一个与另一个在数学公共舞台的聚光灯下,在众多同伴的陪同下主持葬礼,同时(在一种更隐蔽的意义上)也亲手埋葬自己,与他们刻意埋葬的人一同埋葬。我已经提到过其中一人。另一个同样是一位昔日学生和一位昔日友人,Jean-Louis Verdier。1970年我「离去」之后,他与我之间未能保持联系,仅有几次匆忙的职业层面会面。正因如此,他[◊ XIV]在这篇反思中仅以其职业生涯的某些行为出现,而这些行为可能的动机,就他与我关系而言,既未经审视,我也完全无从知晓。
如果说有一个紧迫的追问贯穿了这些年的岁月,成为*《收获与播种》*的深层动机,并且也贯穿了整篇反思——那就是,在我所讲述的那种失宠事件的发生中,在一个曾属于我、我作为一名数学家与之认同了二十多年的世界里,使得此类事件成为可能的某种精神和某种习气中——我应承担多大份额。反思让我发现,由于我内心某些自负的态度——表现为对手段有限的同事的默然蔑视——以及由于我对自身和那些拥有辉煌手段的数学家的姑息——我并非与那种精神毫无干系;那种精神如今在我曾经爱过的人们中间,也在那些我曾传授过我所热爱之技艺的人们中间蔓延;那些我未能好好爱护、未能好好教导的人,如今他们定调(即使不是在立法)于那个曾为我所珍视而我也已离开的世界。
我感觉到一阵自负、犬儒与轻蔑之风在吹拂。「它吹拂着,不顾『功』与『过』,灼热的气息烧灼着卑微的志业,也烧灼着最美好的热忱……」我明白了,那阵风正是我参与播下的盲目而漫不经心的种子的丰饶收获。倘若它的气息回吹到我身上,吹到我曾托付于他人之手的事物上,吹到那些如今我所爱、敢于追随我或仅仅以我为启迪的人们身上,那是一个事态反转,我没有理由抱怨,而且有很多值得我学习。
7. 葬礼的安排
于是,我在目录中以「埋葬」之名,汇集了与这个看似无奇的章节相关的那些主要「笔记」的壮观行列——「往事的权重」(第50节),从而赋予了这个从一开始就自然而然地出现在我面前的名字以全部意义,它是《收获与播种》「初稿」的最后一节*《收获与播种》*.
在这条由众多彼此关联的笔记组成的长长队列中,过去四周加入的那些(notes 51 至97)7 [◊ XV]8是唯一标注了日期的(从4月19日到5月24日)。在我看来,最自然的做法是按照它们在思考中相继出现的先后顺序排列9,而不是按照某种所谓的「逻辑」顺序;也不按照这些笔记在更早的笔记中被引用的先后顺序。为了能够追溯参与笔记之间这种(绝非线性的)渊源关系顺序,我在目录中为每条笔记的编号之后,附上了首次提及它的那条笔记(在其前面的笔记中)的编号1011,或(若没有)则附上它所直接延续的那条笔记的编号。(这后一种关系在正文中以一个置于前一条笔记末尾的参考符号标示,如(⇒ 47)置于第46条笔记最后一行的末尾,指向延续它的第47条笔记。)最后,每条笔记中某些较为技术性的说明被归集在其末尾,以带连续编号下标(紧接着原始笔记编号)的子笔记形式呈现——如同在sous-notes 461至469的note 46,「我的孤儿们」。
[◊ XVI]为了给「埋葬」的整体安排略作梳理,也为了让人们在蜂拥而至的众多笔记中能够辨识方向,我以为在此场合适宜在队列中加入一些意味深长的小标题,每个小标题引领着一长串或一短串以共同主题串联起来的连续笔记。
于是,我有幸看到,在一支前来为我送葬的庄严长队中,十个12仪仗队——有的谦卑,有的壮观,有的哀恸,有的暗自欢欣——这样的场合也只能是如此。于是,请看他们依次登场:身后弟子(人人都刻意对其视而不见),孤儿们(为此番场合新近掘出的),时尚及其显赫人物们(我真是活该啊),动机(所有孤儿中最晚出生也最晚被掘出的),我的朋友Pierre谦逊地引领着最重要的仪仗队,紧随其后的是(无声)应和的笔记的全体一致(Accord Unanime),以及研讨会(又称「反常(pervers)」)全员到齐(区别于身后弟子,又名无名学生,通过代其出席的送葬仪仗队手持鲜花与花圈);最后,为了体面地结束这场盛大的队列,学生(绝非身后弟子,更非无名之辈)也走上前来,又名老板,紧随其后的是我那群忙碌的学生们(带着大量铲子和绳索),以及灵车(展示着四口漂亮的橡木棺材,棺盖拧得紧紧的,还不算掘墓人)……十个仪仗队终于全部到齐(是时候了),缓缓走向葬礼仪式.
仪式的高潮是悼词,由我的朋友Pierre亲自以完美的分寸感呈献——他应众人之愿主持葬礼,令所有人满意。仪式以一曲*《自深处》*最终而彻底的(至少希望如此),由已故的逝者本人作为真诚的感恩颂歌而唱出——他在无人知晓的情况下从自己那隆重的葬礼中幸存下来,甚至还从中汲取了养分,至其完全的满足 ——这份满足构成了这场难忘的「埋葬」的最终音符与终极和弦。
8. 秘密的终结
在这(但愿是)最后的反思阶段,我想到在本卷即《反思》第1卷的「附录」中附上*《数学反思》* [◊ XVII]另外两篇数学性质的文本,加上此前已经谈到的三篇13.
第一篇是对一份报告的复制,该报告分为两部分并附有评注,是我在1968年和1969年就P.Deligne的工作所作(其中部分至今仍未发表),对应于我在高等科学研究所(IHES)1965、1967、1968三年间的数学活动。
另一篇是一份「六变公式集(formulaire des six variances)」的纲要,汇集了某种对偶(dualité)形式体系的共同特征(受Poincaré对偶和Serre对偶的启发),是我在1956年至1963年间提炼出来的。这个公式集已被证明对所有迄今遇到的上同调对偶(dualité cohomologique)情境都具有「普适」性。随着我离开数学舞台,这一形式主义似乎已废弃不用,以至于据我所知,还没有人(除我之外)费心写下基本运算的清单、这些运算所产生的基本典范同构以及它们之间的本质相容性。
[◊ XVIII]这份融贯公式集的纲要,对我来说将是迈向那幅「广阔的整体图景——动机之梦(rêve des motifs)」的第一步,这幅图景十五年来「一直在等待那位愿意挥毫的勇敢数学家」。显然,这位数学家将非我莫属。的确,近二十年前在私密中诞生和托付的东西——不是为了成为某个人的特权,而是为了供所有人使用——终于该从秘密的黑暗中走出,在光天化日之下再次诞生。
确实,除我之外只有一个人对这套「动机瑜伽(yoga des motifs)」有着深入的了解,因为他是在我离开前的日日夜夜里从我口中习得的。在我有幸发现并带到世人面前的所有数学事物中,动机这一实在在我看来仍然是最迷人、最充满神秘的——它处于「几何」与「算术」深刻同一性的核心。而由这一长期被忽视的实在引导我发现的「动机瑜伽」,或许是我作为数学家的第一段生涯中所提炼出的最强大的发现工具。
但同样真实的是,这一实在以及努力逼近它的「瑜伽」,绝非我有意保密。由于我埋头于基础著述的紧迫任务(这些基础此后人人都乐于在自己的日常工作中原样使用),我未能抽出几个月的时间来撰写一份关于动机瑜伽的广泛纲要,以便将其公之于众。然而,在我意外离开之前的岁月里,我并未错过在各种相遇场合向愿意听的人谈起它,首先是向我的学生们——他们(除一人之外)已将其遗忘,如同所有人都已遗忘了一样。我谈起它,并非为了安插某项以我名字命名的「发明」,而是为了引起人们对一种实在的关注,这种实在每走一步都会显现,只要你关心代数流形(variété algébrique)的上同调,特别是它们的「算术」性质以及迄今已知的各种上同调理论之间的关系。这种实在之可触,恰如昔日的「无穷小」实在——它在严格语言出现之前很久就已被感知,而那种语言本可以完美地把握它并「确立」它。而要把握[◊ XIX]动机的实在,我们今天丝毫不缺乏灵活而恰当的语言,也不缺乏构建数学理论的精湛经验——这些正是我们的前辈所欠缺的。
如果我昔日曾在屋顶上大声呼喊却落入聋者的耳朵,如果某人轻蔑的沉默所唤起的回响,是那些假装对同调感兴趣(却明明有眼有手,和我一样……)的所有人的沉寂与麻木,那么我不能只归咎于那个选择将我所托付——本为所有人所托付——的「收益」据为己有的人。必须承认,我们这个时代——其狂热的科学生产力堪与投入军备或消费品的生产力相匹敌——与XVIIe世纪的前辈们那种「勇敢的活力」相去甚远,他们「不绕弯子」地发展了无穷小计算,并不因担心这种计算是「猜想性的」与否而止步;也不等待他们当中某位显赫人物屈尊开绿灯,便径直抓住每个人用自己的双眼看得真切、用双手亲身感受到的东西。
9. 场景与演员
凭借其自身的内部结构和特定的主题,《埋葬》(现已构成*《收获与播种》*)的文本一半以上)在很大程度上,从逻辑观点来看,独立于其前的冗长思考。然而,这只是一种表面上的独立。对我来说,这场围绕着一个逐渐从不可言说与预感迷雾中浮现的「埋葬」的反思,与它之前的那场反思——它从中产生并赋予其全部意义——是不可分割的。它始于对我一度有些(很大程度上)忽略的一部作品之沧桑变迁的「顺带」一瞥,却在意料之外、未经寻求的情况下,变成了一场关于我生命中一段重要关系的沉思,进而又引导我思考这部作品落入「那些曾是我的学生」之手后的命运。将这场反思与它自发产生的那场反思割裂开来,在我看来,是将其简化为一幅单纯的「风俗画卷」(甚至是一种在数学「上流社会」中的清算)。
诚然,如果坚持如此,同样的简化为一幅「风俗画卷」的做法,也可用于*《收获与播种》全书。诚然,那些[◊ XX]在一个特定时代和特定环境中盛行、并有助于塑造其中人们生活的风俗,有其重要性,值得被描述。然而,对于一位细心的读者来说,《收获与播种》*会明白,我的目的并非描述风俗,即某种场景,它随时间和地点而变化,我们的行动在其上展开。这个场景在很大程度上定义和限定了手段供我们内心各种力量支配,使它们得以表达。尽管场景及其提供的手段(以及它强加的「游戏规则」)千变万化,但我们内心深处那些(在集体层面)塑造场景并(在个人层面)在其上表达的力量,其本质在不同环境、不同文化、不同时代之间似乎并无二致。如果说在我的生命中,除了数学和对女性的爱之外,还有什么事让我感受到其神秘与吸引力(确实为时已晚),那便是那少数几种力量隐藏的本质,它们有力量驱使我们行动,无论是为了「更好」还是为了「更糟」,无论是为了埋藏还是为了创造。
10. 尊重的行为
这串沉思最终以「埋葬」为名,它最初源于一种尊重的行为。对那些我有所发现的事物——我曾见它们在虚空中凝聚成形,我是第一个品尝其滋味与力量的人,我为它们命名,以表达我对它们的认知与尊重——所怀的尊重。我为这些事物付出了自己最好的部分。它们以栖居在我身上的力量为养分,生长繁衍,如同茁壮而繁多的枝条,从同一根生机勃勃、根系发达强健的树干上迸发出来。它们是鲜活而真实的存在,不是人们可以随意制造或不制造的发明——它们在一种活生生的统一体中紧密相连,这种统一体由它们每一个构成,又赋予每一个以位置和意义、一个起源和一个终结。我早已将它们留在身后,没有任何忧虑或遗憾,因为我知道我所留下的东西是健康而强健的,无需我插手便能按其本性继续生长、繁衍和增殖。我所留下的不是一袋可以被人偷走的钱币,也不是一堆会生锈或腐烂的工具。
然而,年复一年,当我以为自己已远离那个我所离开的世界时,在我隐居之处却仍不时有[◊ XXI]暗中轻蔑与隐晦嘲弄的气息袭来,指向那些我所知是强大而美的事物,它们拥有自己的位置和独特功用,是任何其他事物都无法替代的。我感觉它们如同孤儿,身处一个充满敌意的世界——一个染上蔑视之病的世界,专对着无盔甲者施暴。正是在这种心境下,这串沉思开始了,作为一种对这些事物,并由此也是对我自己的尊重——作为对这些事物与我之间深刻联系的提醒:一个乐于对曾以我的爱为养分的事物之一故作轻蔑的人,他所乐于蔑视的正是我以及一切源于我的东西。
我也同样看得分明:这是一种蔑视——对工匠所创造之物,对使该事物得以诞生的那隐秘而精妙的工作,以及对工匠本人——而首先(以更隐秘也更本质的方式)对他自身。
倘若我的「回归数学」仅仅是为了让我记起这个纽带,在我心中唤起这种在众人面前——在那些故作轻蔑者面前,在冷漠的旁观者面前——的尊重行为,那么这次回归也不算徒劳。
诚然,我确实与我所留下的已写出和未写出(或至少未出版)的著作失去了联系。在开始这串沉思时——我看清了那些枝条,却不太记得它们原是一棵树的各个部分。奇怪的是,竟需要一幅劫掠我所留下之物的劫掠景象逐渐展现在我眼前,才能在我心中找回那被劫掠和分散之物中活生生的统一感。有人拿走了钱币,有人拿走了一两件工具以自夸甚至使用——但我所留下之物的生命与真正力量所在的统一体,却逃脱了每个人和所有人。然而我深知有一人深切感受到了这种统一和力量,至今仍在内心深处感受着它,他却乐于挥洒自身的力量,试图摧毁他在[◊ XXII]他人作品中感受到的这种统一。正是这种活生生的统一体,承载着作品的美与创造力。尽管遭到劫掠,我仍发现它们完好无损,仿佛我刚刚离开它们——只是我已成熟,如今以崭新的眼光看待它们。
然而,如果说有什么被劫掠、被摧残、被卸去了原初的力量,那正是发生在那些忘记自身力量的人身上——他们幻想自己正在肆意劫掠某物,却不知他们只是切断了与那事物的创造力的联系,那事物对他们如同对所有人一样可资利用,却绝不受他们摆布,也不在任何人掌控之中。
于是这串沉思,以及通过它这次意外的「回归」,也让我重新与一种被遗忘的美建立了联系。正是对这种美的充分感受,赋予了那种在「我的孤儿们」注中笨拙地表达的尊重行为以全部意义14,而我现在在此以充分的自知再次重申了这一行为。
Footnotes
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参见第43节,「扫兴的老板——或高压锅」。 ↩
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(5月28日)此处指的是*《收获与播种》*的第一部分「自负与更新」。第二部分在写这些文字时尚未完成。 ↩
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在这串沉思接近尾声时,另一个名字浮现了,它表达了在过去五周中逐渐展现在我眼前的某个图景的另一个引人注目的侧面。那是一个童话的名字,我将在适当之处回到它:「中国皇帝的长袍」…… ↩
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还需要添加注释 no104,1984年5月12日。注释 no98及后续(除前一条注释 no104)构成反思的「第三波」,始于1984年9月22日。它们也标有日期。 ↩
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在同一天连续写成的注释中,只有第一条标有日期。其他未标日期的注释是nos44’至50(构成队列 I、II、III)。注释nos46、47、50为3月30日或31日,注释nos44’、48、48’、49为4月上旬,最后注释no44”标有日期(5月10日)。 ↩
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我有时在这个时间顺序中做了小幅的倒置,以利于一种所谓的「逻辑」顺序,当我以为这样做不会歪曲反思进程的整体印象时。作为唯一的例外,我还是要指出十一条注释(其编号前带有!号)来源于某条注释之后的工作笔记,且篇幅过长,我将它们各自放在所涉注释之后(除注释 no98,涉及 no47)。 ↩
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当对某条注释(如 45)的引用出现在「往昔的重负」这一节本身之中时,则是后者的编号(50),放在括号中,置于注释编号之后,如 46 (50)。 ↩
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紧接前一条注释的注释编号(此时编号连续)在目录中以 * 号标记。因此 *47, 46 表示注释 no47是注释 no46的紧接延续(但此处的 46 并非紧挨在它前面的那条注释,紧挨在前面的是注释 no469)。 我最后用下划线标出了在目录中那些后面不跟另一编号的注释编号,即代表反思「新起点」、不插入已有反思中某一确定位置的注释。 ↩
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(9月29日)实际上,最终有十二支队列,包括灵车(X),以及「逝者(仍未亡故)」(XI),它在最后关头又溜进了队伍…… ↩
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此外,我打算在*《主题纲要》(见「指南针与行囊」,引言,3)附上一篇「评注」,就我对其中简要回顾的「主题」所做的贡献,以及在我的数学作品中主要主导思想的生成中起过作用的影响,做一些说明。过去六周的回顾已经(令我本人惊讶地)显示出Serre 在这些思想的大部分启动中,以及在我于1955年至1970年间为自己设定的某些「重大任务」中,所起的「引爆」作用。 最后,作为另一篇数学性质的文本(在通常意义上),也是唯一一篇(偶然)出现在非技术性文本《收获与播种》*中的文本,我指出子注释 no871至注释「屠杀」(no87),我在其中以应有的审慎阐述了一个在凝聚语境下熟知的Riemann-Roch-Grothendieck 定理的「离散」(猜想性)变体。这一猜想(与其他多个猜想一起)出现在1965/66年 SGA 5 研讨班的闭幕报告中,该报告(与许多其他报告一样)在十一年后以 SGA 5 之名出版的卷册中未留痕迹。这一关键研讨班在我某些学生手中的种种变故,以及它们与某种「SGA 4 行动」的关联,在注释 nos63’、67、67’、68、68’、84、85、85’、86、87、88所进行的反思中逐渐显现。 作为另一条包含相当充实的数学评注的注释,关于为已知的具有所谓「六算子」对偶形式的情况(尽可能地)提炼出一个共同「拓扑斯式」框架的适当性,我也指出子注释 no812至注释「信用论题与全险保障」,no81。 ↩