VII — 孩子玩耍
VII — L’enfant s’amuse
Sommaire
(43) Le patron trouble-fête — ou la marmite à pression
(45) Le Guru-pas-Guru — ou le cheval à trois pattes
(42) L’enfant
C’est même sûr qu’il doit y avoir des recoins où le balai n’a pas passé. C’est pas grave, ils vont bien se signaler à mon attention et il sera toujours temps alors de m’en occuper. Mais pour ce qui est de mon fameux « passé de mathématicien », le gros nettoyage est fait, pas de doute.
Maintenant que je viens de voir une nouvelle fois que je ne suis pas meilleur que les autres, il ne faudrait pas que je retombe dans le sempiternel panneau de me prendre pour meilleur que moi-même ! De me prendre pour meilleur maintenant, sorti du manège et tout et tout, que celui que j’étais il y a quinze ans, ou quinze jours. J’ai appris quelque [◊ 111] chose pendant ces quinze ans, ça c’est sûr, et pendant les quinze jours aussi et même depuis hier. Quand j’apprends quelque chose je mûris, je ne suis plus tout à fait le même. Je ne suis pas « meilleur » quand j’ai appris quelque chose, que quand cette chose à apprendre était encore devant moi. Un fruit plus mûr n’est pas « meilleur » qu’un fruit moins mûr, ou vert. Une saison n’est pas « meilleure » que celle qui la précède. Le goût du fruit le plus mûr peut être plus agréable, ou moins agréable, cela dépend des goûts. Je me sens mieux dans ma peau d’une année à l’autre, il faut croire que les changements qui se font en moi sont « à mon goût » — mais ils ne sont pas au goût de tous mes amis ou proches. Chaque fois que je me remets à faire des maths, je reçois de tous côtés des compliments, sur le ton : « Quelle idée aussi qu’il avait de faire autre chose ! Tout rentre dans l’ordre, il était temps ! » Ça inquiète de voir quelqu’un changer…
J’apprends, je mûris, je change — au point que parfois j’ai du mal à me reconnaître dans celui que j’étais et que je redécouvre, par un souvenir ou par le témoignage inattendu d’autrui. Je change, et il y a aussi quelque chose qui reste « le même ». C’était là depuis toujours, depuis ma naissance sûrement, et peut-être dès avant. Il me semble que j’arrive à bien le reconnaître, depuis quelques années. Je l’appelle « l’enfant ». Par cette chose, je ne suis pas meilleur en ce moment qu’en aucun autre moment de ma vie ; il était là, même si ça aurait été difficile souvent de deviner sa présence. Par cette chose aussi, je ne suis meilleur que personne, et personne n’est meilleur que moi. En certains moments ou en certaines personnes, l’enfant est plus présent. Et c’est une chose qui fait beaucoup de bien. Ça ne signifie pas que quelqu’un soit « meilleur » que quelqu’un d’autre, ou que lui-même à un autre moment.
Souvent, quand je fais des maths, ou quand je fais l’amour, ou quand je médite, c’est l’enfant qui joue. Il n’est pas toujours le seul à « jouer ». Mais quand il n’est pas là, il n’y a ni maths, ni amour, ni méditation. C’est pas la peine de faire semblant — et c’est rare que j’aie joué cette comédie-là.
Il n’y a pas que l’enfant, c’est sûr. Il y a le « moi », le « patron » ou le « grand chef », qu’on l’appelle comme on voudra. Sûrement qu’il est indispensable, le patron, à la marche de l’entreprise. S’il y a un patron ça doit bien être pour quelque chose. Il veille à l’intendance, et comme tous les patrons, il a une fâcheuse tendance à devenir envahissant. Il se prend terriblement au sérieux [◊ 112] et veut à toute fin être meilleur que le patron d’en face. Envahissant ou pas, il n’est que le patron, c’est pas lui l’ouvrier. Il organise, il commande, et il encaisse, c’est sûr ! — il encaisse les bénéfices comme son dû, et subit les pertes comme un outrage. Mais il ne crée rien. Seul l’ouvrier a puissance de créer, et l’ouvrier n’est autre que l’enfant.
C’est rare, l’entreprise où patron et ouvrier s’entendent. Le plus souvent, on ne voit trace de l’ouvrier, enfermé Dieu sait où. C’est le patron qui a fait mine de prendre sa place dans l’atelier, avec les résultats qu’on devine. Et souvent aussi, quand l’ouvrier y est bel et bien, le patron lui fait la guerre, guerre violente ou d’escarmouches — de cet atelier ne sort pas grand-chose ! Parfois aussi il y a en le patron une tolérance méfiante vis-à-vis de l’ouvrier, il le laisse faire en maugréant, et sans le quitter de l’œil. C’est comme une trêve constamment reconduite dans une guerre qui n’a jamais cessé. Et l’ouvrier peut travailler tant soit peu à la faveur de la trêve.
Ce n’est pas sûr du tout que par la vertu de la méditation que je viens de faire, l’attitude de possessivité en moi vis-à-vis de la mathématique ait disparu comme par enchantement ! Il me faudrait pour le moins regarder de beaucoup plus près les manifestations de possessivité, dont je viens seulement d’effleurer une en l’appelant par son nom. Ce n’est pas le lieu dans cette « introduction », qui est devenue un « chapitre introductif », lequel à son tour déjà commence à se faire long ! Une chose pourtant avait fait « tilt » cette nuit, sur laquelle j’ai envie de revenir tant soit peu maintenant, une chose que j’avais notée avec une certaine surprise il y a deux ou trois ans.
J’étais lancé sur une question mathématique, je ne saurais plus dire quoi, et à un moment (par je ne sais quelle circonstance) il s’est trouvé que la question que je regardais avait peut-être déjà été regardée, qu’elle pouvait bien être traitée noir sur blanc dans tel bouquin, qu’il ne tenait qu’à moi de consulter à la bibliothèque. L’évocation de cette simple éventualité a eu un effet foudroyant, qui m’a stupéfié : d’un moment à l’autre, le désir avait disparu. Tout d’un coup, la question sur laquelle j’avais peut-être passé des semaines, et me disposais à en passer d’autres encore, avait perdu pour moi tout intérêt ! Ce n’était pas un dépit, c’était un manque d’intérêt soudain et total. Si j’avais eu le bouquin dans les mains, je n’aurais pas pris la peine de l’ouvrir.
En fait, l’éventualité ne s’est pas confirmée, et du coup le désir est [◊ 113] revenu et j’ai continué sur ma lancée comme si rien ne s’était passé. Je restais quand même interloqué. Bien sûr, si j’avais vraiment eu besoinde ce que j’étais en train de faire pour faire autre chose, il n’y aurait pas eu une chute d’intérêt aussi spectaculaire. Ça m’est arrivé souvent de refaire des choses connues, sachant ou me doutant qu’elles l’étaient sans m’en soucier le moins du monde. J’étais alors sur une lancée où il était plus économique, et bien plus intéressant surtout, de faire les choses à ma façon, dans l’optique où elles se présentaient à moi, que d’aller fouiller dans des livres ou articles. Je le faisais alors « dans la foulée » vers autre chose, vers quoi me portait le désir. Et bien sûr, j’étais assez « dans le coup » pour savoir que ce qui était au bout ne se trouvait dans aucun livre ni article.
Cela rappelle à mon attention que le travail mathématique, alors même qu’il se ferait dans la solitude pendant des années, n’est pasun travail purement personnel, individuel, comme l’est la méditation — du moins pas chez moi. L’« inconnu » que je poursuis dans la mathématique, pour qu’il m’attire avec une telle force, ne doit pas seulement être inconnu de moi, mais inconnu de tous. Ce qui est écrit dans des livres mathématiques n’est pas inconnu, alors même que moi-même n’en aurais jamais entendu parler. Lire un livre ou un article ne m’a jamais attiré, je l’ai évité chaque fois que j’ai pu. Ce qu’il peut me dire n’est jamais l’inconnu, et l’intérêt que je lui accorde n’a pas la qualité du désir. C’est un « intérêt » de circonstance, l’intérêt pour une informationqui peut m’être utile, comme instrument d’un désir dont elle n’est nullement l’objet.
Réflexion faite, il ne me semble pas que l’événement que j’ai rapporté soit le signe de dispositions jalouses, possessives, le signe d’une vanité qui se trouvait déçue. Il n’y avait en moi aucun dépit, aucune déception, simplement la disparition soudaine d’un désir qui, l’instant d’avant encore, avait été intense. C’était en un temps où je ne songeais absolument pas à publier quoi que ce soit, ni qu’un jour il me prendrait fantaisie de publier encore quelque chose. Ce désir n’était pas expression de la vanité, de la fringale d’accumulation de connaissances, de titres et de crédits — c’était bel et bien un vrai désir, le désir de l’enfant passionné au jeu. Et tout d’un coup — plus rien ! Comprenne qui pourra, moi je ne comprends pas… Désolé !
(43) Le patron trouble-fête — ou la marmite à pression
[◊ 114] J’ai le sentiment d’avoir finalement terminé cette rétrospective de ma vie de mathématicien. Bien sûr, je n’ai pas épuisé mon sujet — il y faudrait des volumes, à supposer qu’un tel sujet puisse être « épuisé ». Ce n’était pas là mon propos. Mon propos était d’en avoir le cœur net si oui ou non j’avais été partie prenante et co-acteur dans l’apparition d’un certain « air » que je sens aujourd’hui par bouffées, et si oui, de quelle façon. J’en ai le cœur net maintenant, et ça fait du bien. Ça pourrait être passionnant d’aller plus loin, d’approfondir ce qui n’a été qu’entrevu ou effleuré. Il y a tant de choses passionnantes à regarder, à faire, à découvrir ! Pour ce qui est de mon passé de mathématicien, il me semble que ce qu’il fallaitque je regarde, pour assumer ce passé, a été vu.
Sûrement, en approfondissant cette méditation, je ne manquerais pas d’apprendre bien des choses intéressantes sur mon présent. Une chose que ce travail m’a fait sentir déjà presque à chaque pas, c’est à quel point je suis resté attaché à ce passé, l’importance qu’il a eue jusqu’à aujourd’hui encore dans mon image de moi-même, et aussi dans ma relation aux autres ; surtout dans ma relation à ceux que j’ai, en un certain sens, quittés. Sûrement ma relation à ce passé s’est transformée au cours de ce travail, dans le sens d’un détachement, ou d’une plus grande légèreté. L’avenir m’en dira plus. Mais il est probable qu’un attachement restera, aussi longtemps que ne sera pas brûlée et assouvie ma passion mathématique — aussi longtemps que je « ferai des maths ». Et je n’ai nul souci de vouloir deviner ou prédire si elle s’éteindra avant moi…
Pendant plus de dix ans j’avais cru cette passion éteinte. Il serait plus vrai de dire que j’avais décrétéqu’elle était éteinte. C’était le jour où je me suis arrêté pour un temps de faire des maths, et où j’ai redécouvert le monde ! Pendant trois ou quatre ans j’ai été absorbé alors par une activité si intense, que mon ancienne passion n’a pas dû trouver le moindre interstice par où se glisser pour se manifester. C’étaient des années d’apprentissage intense, à un certain niveau qui restait assez superficiel. Dans les années qui ont suivi celles-là, la passion mathématique s’est manifestée par des accès soudains, totalement imprévus. Ces accès duraient quelques semaines ou mois, et je m’obstinais à ignorer leur sens pourtant assez clair. J’avais décidé une bonne fois que la fringale de faire des maths, décidément bonne à rien, était désormais chose dépassée, point final ! La « bonne à rien » pourtant ne l’entendait pas de cette oreille — et moi de mon côté, je restais sourd.
[◊ 115] Chose qui peut sembler paradoxale, c’est après la découverte de la méditation (en 1976), avec l’entrée dans ma vie d’une nouvelle passion, que les réapparitions de l’ancienne se sont faites particulièrement fortes, violentes presque — comme si à chaque fois un couvercle sautait sous l’effet d’une pression trop forte. C’est cinq ans plus tard seulement, sous la poussée des événements, c’est le cas de le dire, que j’ai pris la peine d’examiner ce qui se passait. Ça a été la plus longue méditation que j’aie faite sur une question d’apparence bien délimitée : il m’a fallu six mois d’un travail obstiné et intense pour faire le tour d’une sorte d’iceberg, dont le sommet visible avait fini par devenir assez gênant pour m’obliger, à mon corps défendant presque, d’y aller voir. Force était de constater une situation de conflit, qui de toute apparence était le conflit de deux forces ou envies : l’envie de méditer, et l’envie de faire des maths.
Au cours de cette longue méditation, j’ai appris pas à pas que l’envie de faire des maths, que je traitais avec dédain, était, tout comme l’envie de méditer, que je valorisais à fond, un désir de l’enfant. L’enfant n’a rien à faire du dédain ni de la fierté modeste du grand chef et patron ! Les désirs de l’enfant se suivent, au fil des heures et des jours, comme les mouvements d’une danse naissant les uns des autres. Telle est leur nature. Ils ne s’opposent pas plus que ne s’opposent les strophes d’un chant, ou les mouvements successifs d’une cantate ou d’une fugue. C’est le patron mauvais chef d’orchestre qui déclare que tel mouvement est « bon » et tel autre « mauvais » et qui crée le conflit là où il y a harmonie.
Après cette méditation, le patron s’est assagi, il fait moins mine de mettre son nez là où il n’a rien à faire. Le travail cette fois était long, alors que je croyais que ce serait fait en quelques jours. Une fois le travail fait, le « résultat » apparaît comme évident, et se formule en quelques mots (37). Mais quelqu’un de perspicace m’aurait dit ces mots avant ou au cours du travail, que cela ne m’aurait sans doute avancé en rien. Si le travail a été si long, c’est que les résistances étaient fortes, et profondes. Le patron en a pris plein la gueule d’ailleurs, et il n’a jamais moufté, car ça se passait dans une ambiance où il n’y avait pas moyen qu’il se fâche. Ce qui est sûr, c’est que ça a été six mois bien employés, et dont je n’aurais pas pu faire l’économie ; pas plus qu’une femme ne peut faire l’économie des neuf mois de grossesse pour finalement accoucher de quelque chose d’aussi « évident » qu’un marmot.
(44) On re-renverse la vapeur
[◊ 116] Là ça va faire un an et demi que je n’ai pas médité, à part quelques heures au mois de décembre, pour y voir clair dans une question urgente. Et ça fait un an que j’investis le plus gros de mon énergie à faire des maths. Cette « vague »-là est venue comme les autres, vagues-maths ou vagues-méditation : elles viennent sans annoncer leur venue. Ou si elles s’annoncent, je ne l’entends jamais ! Le patron garde une petite préférence pour la méditation, faut-il croire : à chaque fois la vague-méditation est déjà suivie par une vague-maths ; alors que je la voyais durer à jamais ; et la vague-maths qui (me semblait-il) était une affaire de quelques jours ou tout au plus de semaines, s’attarde et s’étend sur des mois et peut-être même, qui sait, sur des années. Mais le patron a fini par comprendre que ce n’est pas lui qui fait ces rythmes et qu’il n’a rien à gagner à vouloir les régler.
Mais peut-être y a-t-il eu finalement un basculement dans la « petite préférence » du patron, puisque ça fait près d’un an que c’est chose entendue et décidée, que je suis parti pour quelques années au moins à « refaire des maths », officiellement pour ainsi dire : j’ai même posé ma candidature à un poste au CNRS ! Chose plus importante, et entièrement inattendue il y a un an encore, je me remets à publier. Même après la méditation de 1981 dont j’ai parlé tantôt, quand l’envie de faire des maths a cessé d’être traitée en parente pauvre, l’idée ne me serait pas venue que je pourrais me remettre à publier des maths. Autre chose à la rigueur, un livre où je parlerais de la méditation, ou du rêve et du Rêveur — et encore, j’étais bien trop occupé à ce que je faisais pour avoir envie d’écrire un livre dessus ! Et pour quoi faire ?!
Il y a donc eu là une sorte de décision assez importante, qui engage le cours de ma vie pour les années à venir, et qui a été prise un peu par la bande, je ne saurais même trop dire quand et comment. Un jour, quand il a commencé à y avoir un bon paquet de notes dactylographiées (tiens, tiens ! jusque-là je m’étais borné à écrire à la main mes cogitations mathématiques… (38)), sur les champs et les modèles homotopiques, etc., il s’est trouvé que c’était chose décidée : on publie ça ! Et tant qu’à faire, autant mettre le paquet et démarrer une petite série de réflexions mathématiques, dont le nom était tout trouvé, il suffisait de mettre une majuscule : Réflexions mathématiques ! C’est ça plus ou moins ce que me restitue en ce moment ce fameux « brouillard », qui si souvent me tient lieu de souvenir. Souvenir sûrement très raccourci, en [◊ 117] l’occurrence. La chose remarquable, en tout cas, c’est que cette chose s’est faite sans même un temps d’arrêt pour regarderoù j’allais, ce qui me poussait, ou me portait… C’est ça que j’aurais envie encore de faire, sur la lancée de cette méditation imprévue, pour pouvoir la sentir comme vraiment achevée.
La question qui vient tout de suite à l’esprit est : cette « chose remarquable » que je viens de constater, est-elle un signe de la (soi-disant ?) « discrétion » du patron, qui pour rien au monde ne veut interférer (fût-ce par un regard indiscret…) dans un mouvement spontané si beau qui n’a aucun besoin de lui, etc. ; ou est-ce le signe au contraire qu’il a pris parti carrément, et que la soi-disant « petite préférence » le fait pousser à fond dans la direction maths ?
Il a suffi de mettre la question noir sur blanc pour voir apparaître la réponse ! Ce n’est pas le gamin, qui est parti là dans un jeu de plus longue haleine que d’autres, peut-être, qui a décrété pour autant qu’il allait continuer pendant X années sans coup férir, et noircir sagement pendant le temps qu’il fallait le nombre de pages voulu pour faire un nombre raisonnable de volumes d’une belle série à titres majuscules ! C’est le patron qui a tout prévu, tout organisé, le gosse il n’a plus qu’à s’exécuter. Peut-être que le gosse, lui, il ne demandera pas mieux, on ne peut pas savoir d’avance — mais c’est une question accessoire. Les envies du gosse dépendent d’ailleurs, dans une certaine mesure au moins, des circonstances, lesquelles dépendent surtout du patron.
Le patron a opté, c’est bien clair. Il vient d’ailleurs de faire preuve d’une certaine souplesse, puisque voilà plus d’un mois qu’une méditation se poursuit sous son œil bienveillant. Il est vrai aussi que sa bienveillance n’est nullement désintéressée, puisque le produit tangible de la méditation, les notes que je suis en train de rédiger, va être la plus belle pierre angulaire de la tour qu’il se voit déjà construire, avec les pierres gracieusement taillées par l’ouvrier-enfant, apparemment bien disposé. Décidément, il est un peu tôt pour lui faire compliment de « souplesse » ! Quelques heures de méditation il y a trois mois, en tout et pour tout dans un an et demi, ça ferait même plutôt maigre !
Pourtant, je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu pendant tout ce temps [◊ 118] un désir de méditation qui aurait été réprimé, frustré. Dans les quelques heures en décembre, j’ai fait le point et vu ce que j’avais à voir ; ça a suffi pour transformer une situation, qui n’avait pas été claire. J’ai repris le fil du travail mathématique interrompu, sans avoir à couper court à autre chose. Il ne me semble pas qu’un conflit soit réapparu en tapinois, j’entends : celui qui s’était résolu il y a plus de deux ans et qui serait réapparu sous forme cette fois inversée. Que le patron ait des préférences, c’est dans sa nature et c’est bien son droit — ce serait idiot qu’il fasse mine de se l’interdire (encore qu’il arrive des choses plus idiotes que celle-là…). Ce n’est pas là le signe d’un conflit, même si souvent c’en est la cause. Au point où en sont les choses, il ne semble vraiment pas qu’il soit à blâmer pour manque de souplesse !
Ceci bien vu, il me reste à essayer de cerner les « motivations » du patron, pour ce renversement de vapeur qui s’est fait le plus discrètement du monde, et qui pourtant, à regarder de près, est assez spectaculaire.
(45) Le Guru-pas-Guru — ou le cheval à trois pattes
Cela me ramène aussitôt à cette méditation qui s’était poursuivie de juillet à décembre 1981, après une période de quatre mois que je venais de passer dans une sorte de frénésie mathématique. Cette période un peu démentielle (très féconde d’ailleurs au point de vue maths (39)) avait pris fin, du jour au lendemain, à la suite d’un rêve. C’était un rêve qui décrivait, par une parabole d’une force sauvage irrésistible, ce qui était en train de se passer dans ma vie — une parabole de cette frénésie. Le message était d’une clarté fulgurante, il m’a fallu pourtant deux jours d’un travail intense pour accepter son sens évident (40). Cela fait, j’ai su ce que j’avais à faire. Je ne suis plus revenu sur ce rêve au cours de mon travail pendant les six mois qui ont suivi, mais je ne faisais autre chose pourtant que pénétrer plus avant dans son sens et assimiler pleinement son message. Au surlendemain du rêve, ce message était compris à un niveau qui restait superficiel et grossier. Ce qu’il me fallait approfondir, surtout, c’était « ma » relation ; celle du patron j’entends, à l’un et l’autre des deux désirs en présence, lesquels m’apparaissaient comme antagonistes.
Tant de choses se sont passées dans ma vie depuis cette méditation, que celle-ci m’apparaît comme dans un passé très lointain. Si j’essaye de [◊ 119] formuler ce que j’ai retenu de ce qu’elle m’a enseigné au sujet des motivations du « patron », il vient ceci : pendant les douze années qui s’étaient alors écoulées depuis le « premier réveil » (de 1970), le patron avait misé sur ce qui, visiblement, était « le mauvais cheval » : entre la mathématique et la méditation(qu’il se plaisait à opposer l’une à l’autre), il avait opté pour la méditation.
C’est là une façon de parler, puisque la chose et le nom « méditation » n’étaient entrés dans ma vie qu’en octobre 1976, cinq ans auparavant. Mais dans la chère image de moi qui en 1970 s’était vue repeinte à neuf, la méditation venait à point nommé, six ans plus tard, rehausser de son éclat une certaine attitude ou pose, repérée de longue date mais jamais examinée jusqu’en cette méditation de 1981. Je la désignais sous le nom de « syndrome du maître », et certains l’ont appelée aussi (à juste titre), ma « pose de Guru ». Si j’ai adopté la première désignation plutôt que la seconde, c’est sans doute qu’elle favorisait une confusion sur la nature de la chose, dans laquelle il me plaisait de me maintenir. Il y avait bien en moi, depuis ma petite enfance déjà, un plaisir spontané à enseigner, qui ne s’opposait nullement au plaisir spontané à apprendre, et qui n’avait rien d’une pose. C’était cette force-là surtout qui était en jeu en moi dans ma relation à mes élèves ; cette relation était superficielle, mais elle était forte et de bon aloi, par quoi j’entends : sans pose. C’est après ce que j’ai appelé mon « réveil » de 1970, alors qu’un univers qui m’avait été familier reculait au point presque de disparaître, et avec lui aussi les élèves et les occasions que j’avais d’« enseigner », de faire part de choses que je connaissais et qui pour moi avaient un sens et de la valeur — c’est alors que « le patron » a pris sa revanche comme il a pu : au lieu d’enseigner des maths, chose tout juste bonne pour gagner sa vie, mais à part ça indigne de ma nouvelle grandeur, je me voyais enseigner par ma vie et l’exemple une certaine « sagesse ». Je prenais bien garde bien entendu de rien formuler de tel ni à moi-même ni aux autres, et quand je recevais des échos dans ce sens, sûrement je devais me récuser, peiné de tant d’incompréhension de la part de tels amis ou proches. J’avais beau leur expliquer, ils s’obstinaient à ne pas comprendre, élèves désolants s’il en fut !
J’avais lu un livre ou deux de Krishnamurti qui m’avaient fortement impressionné, et la tête avait assimilé en un tournemain un certain message et [◊ 120] certaines valeurs (41). Il n’en fallait pas plus pour croire que tout était arrivé (tout en prétendant le contraire, bien sûr). Je n’avais pas besoin d’en lire plus, j’étais capable d’improviser du plus pur Krishnamurti par la parole comme par l’écrit, dans un discours d’une cohérence sans failles. Mais le discours avait beau être beau et sans failles, à aucun moment il n’a eu l’air de servir à quoi que ce soit ni à moi ni à autrui. Ça a duré des années sans que je fasse mine d’en prendre de la graine. Avec la découverte de la méditation, le jargon s’est détaché de moi du jour au lendemain, sans laisser de traces. J’ai su alors toute la différence entre un discours et une connaissance.
Le grand chef a rectifié le tir aussitôt : Krishnamurti à la trappe, la méditation en épingle ! Discrètement, il va sans dire, il fallait maintenant qu’il joue avec un tout autre doigté. Les temps avaient changé, avec ce gosse qui maintenant lui courait entre les pattes, et qui avait l’œil un peu vif parfois. Il faut croire que le gosse était occupé ailleurs. Toujours est-il que c’est cinq ans plus tard seulement, alors qu’une certaine marmite avait explosé et que le gosse était accouru voir ce qui se passait, que le manège du grand chef a été percé à jour.
C’était il n’y a pas si longtemps finalement, ça fait à peine plus de deux ans, que le Guru-sans-en-avoir-l’air a été enfin éventé — un déguisement de plus à la trappe ! Le pauvre patron, il allait se retrouver tout nu, quasiment. Ou pour le dire autrement : le cheval « Méditation », qui avait pris la place du cheval sans nom (qu’il ne fallait surtout pas appeler « krishnamurtien » !) fait des retours de mise vraiment dérisoires, surtout si on les compare aux coquets retours du cheval « mathématique » aux temps lointains où le patron misait encore sur lui. S’il a maintenu la mauvaise mise pendant si longtemps, c’était par inertie pure — il avait déjà changé de mise une fois, c’est déjà pas si courant et il avait fallu pour cela tout l’impact d’un événement percutant (42). Les patrons, ils n’aiment pas tellement changer de mise — et là il s’agissait même d’une sorte de retour en arrière, à la mise précédente.
C’est à partir de 1973, quand je me suis retiré à la campagne, que les retours du nouveau cheval ont commencé à se faire vraiment maigres en comparaison avec celui d’antan. L’apparition inopinée de la méditation trois ans plus tard les a un peu relancés. Il y a eu même l’épisode d’une pointe vertigineuse de mars à juillet 1979, sur lequel je ne m’étendrai pas ici, où à nouveau je [◊ 121] prenais figure d’apôtre, apôtre cette fois d’une sagesse immémoriale et nouvelle à la fois, chantée dans un ouvrage poétique de ma composition et que je me suis abstenu finalement de confier aux mains d’un éditeur (43). Mais deux ans après, avec le Guru définitivement hors service, c’était un peu comme si le cheval Méditation s’était cassé une jambe (pour ce qui était des retours au patron) — il n’y avait même plus moyen, doigté ou pas doigté, de jouer les gurus !
Après ça, ça n’a plus beaucoup traîné — le cheval à trois pattes à la trappe, avec l’apôtre-poète, Le Guru-pas-Guru et Krishnamurti-qui-n’ose-dire-son-nom. Et vive la Mathématique !
On attend avec intérêt la suite des événements…
VII — 孩子玩耍
概要
(42) 孩子
甚至可以肯定有些角落还没有被扫帚清扫过。不要紧,它们自然会引起我的关注,到时候总有时间处理。但至于我那著名的「数学家的过去」,大扫除已经完成,这点毫无疑问。
如今我再次看到我并不比别人更好,切不可再次落入那永恒的陷阱,把自己当作比自己更好!把自己当作更好现在,已经走出旋转木马等等等等,比起十五年前或十五天前的那个我。我学到了些[◊ 111]东西在这十五年里,这是肯定的,在这十五天里也是,甚至从昨天起也一样。当我学到东西时我就在成熟,我不再完全是同一个人。我并不「更好」——当我学到东西的时候,与那东西尚在我面前等待学习的时候相比。一个更成熟的水果并不比一个不那么成熟或青涩的水果「更好」。一个季节并不比它之前的季节「更好」。最成熟的水果的味道可能更宜人,也可能不那么宜人,这取决于口味。我一年比一年感觉更自在,想必我身上发生的变化是「合我口味的」——但并非合我所有朋友或亲近之人的口味。每当我重新开始做数学,就会从四面八方收到赞美,语气是:「他当初怎么会想到去做别的事!一切回归正轨,总算到时候了!」看到一个人改变,真叫人不安……
我学习,我成熟,我改变——以至于有时我难以认出那个我曾经是的、又通过记忆或他人意外的见证重新发现的自己。我改变,但也有一些东西始终「如一」。它一直都在,从出生起肯定就在,也许甚至更早。我觉得这几年来我能够很好地认出它。我称之为「孩子」。凭借这一点,我并不比生命中任何其他时刻更好;它一直就在那里,尽管通常很难猜到它的存在。也凭借这一点,我不比任何人好,也没有人比我好。在某些时刻或某些人身上,孩子更为在场。这是一件非常有益的事情。这并不意味着某人比另一个人「更好」,或者比另一时刻的自己「更好」。
常常,当我在做数学、或做爱、或冥想时,是那个孩子在玩耍。他并不总是唯一在「玩」的那个。但当他不在时,就没有数学、没有爱、也没有冥想。没必要假装——而且我很少演过那出戏。
当然,不只有孩子。还有那个「我」、那个「老板」或「大主管」,随你怎么称呼。老板对企业运转肯定是必不可少的。既然有老板,那一定是有理由的。他负责管理事务,像所有老板一样,他有一种令人不快的侵占倾向。他把自己看得极其严肃[◊ 112]并且无论如何都要比对面的老板更好。无论是否侵占他人地盘,他只是老板,他不是工人。他组织,他命令,他收账,这是肯定的!——他把收益当作应得之物收入囊中,把亏损当作侮辱来承受。但他什么也不创造。唯有工人有创造的力量,而工人不是别人,正是那个孩子。
老板和工人和睦相处的企业很少见。大多数时候,工人被关在天知道什么地方,不见踪影。是老板假装代替他在车间里的位置,结果可想而知。而且常常,即使工人确实在那里,老板也会对他发动战争,或是激烈的战争或是小规模冲突——这样的车间也出不了什么成果!有时老板对工人怀有一种警惕的容忍,他一边嘟囔着一边让他干活,眼睛一刻也不离开他。这就像一场从未停止的战争中不断延续的休战。工人只能趁着休战稍稍工作。
我刚刚进行的冥想,其功效是否就能让我对数学的占有态度像变魔术一样消失,这完全不确定!我至少需要更仔细地审视占有态度的种种表现,而我刚才只是触及了其中一种,叫出了它的名字。但在眼下这个「引言」——它已经变成了一个「引言章节」,而这章节又开始变得冗长!——中不是谈论这个的地方。然而昨晚有一件事「触发」了我,我想现在稍微回顾一下,那是两三年前我带着某种惊讶注意到的一件事。
我当时正在研究一个数学问题,已经说不上是什么问题了,某个时刻(不知出于什么缘由)我发现我正在看的问题可能已经被别人看过了,可能在某本书里白纸黑字地处理过了,我只需去图书馆查阅一下。仅仅是提到这种可能性就产生了摧毁性的效果,让我目瞪口呆:转瞬之间,欲望消失了。突然之间,那个我可能已经花费了数周、并且准备再花上数周的问题,对我完全失去了兴趣!那不是懊恼,而是一种突然的、彻底的兴趣丧失。即使那本书当时就在我手里,我也不会费心去打开它。
事实上,那种可能性并未得到确认,于是欲望[◊ 113]回来了,我继续沿着自己的轨道前行,仿佛什么也没有发生过。我仍然感到困惑。当然,如果我确实需要我正在做的事情来做别的事,就不会出现如此戏剧性的兴趣骤降。我经常重复做已知的事情,明知或怀疑它们已被做过却毫不在意。那时我正处在一种势头中,按照事物呈现给我的样子以自己的方式去做,比去翻阅书籍或文章更为省力,也更为有趣。我这样做是「乘势」前往别处,前往欲望所引领之处。当然,我足够「入局」,知道最终抵达的东西不在任何书籍或文章中。
这提醒我关注,数学工作,即使它将在孤独中进行多年,也不是一项纯粹个人的、个体性的工作,如同静观(méditation)那样——至少对我来说不是。我在数学中所追寻的那个「未知」,若要如此强烈地吸引我,就必须不仅是我个人未知的,而是所有人都未知的。写在数学书里的东西并非未知,即使我本人从未听说过。阅读一本书或一篇文章从未吸引过我,只要可能我就避开它。它能告诉我的永远不是未知,我对它所抱有的兴趣不具备欲望的品质。那是一种应景的「兴趣」,对某种信息可能对我有用的,作为欲望的工具,而它本身根本不是欲望的对象。
仔细想来,我觉得我所讲述的这个事件并非嫉妒心、占有欲的表现,也不是一种受挫的虚荣心的迹象。我心中并无任何懊恼,没有任何失望,只是欲望突然消失了,而就在片刻之前它还如此强烈。那是在一个我完全不曾考虑发表任何东西的时代,也不曾想到有一天我会突发奇想再发表些什么。这欲望不是虚荣的表达,不是对知识、头衔和声誉的贪婪渴求——它确确实实是一种真实的欲望,一个痴迷于游戏的孩子般的欲望。而突然间——什么都没了!能理解的人就去理解吧,我是理解不了……抱歉了!
(43) 扫兴的老板——或高压锅
[◊ 114]我感觉自己终于完成了这次对数学家生涯的回顾。当然,我并未穷尽这个话题——那需要写好几卷,假设这样一个话题真能被”穷尽”的话。但这不是我的目的。我的目的是要弄清楚,我是否曾参与并共同促成了某种”氛围”的出现——那种我至今仍能阵阵感受到的氛围——如果是,又是以何种方式。如今我已清楚,这让我感到欣慰。若能更进一步,深化那些仅被瞥见或触及的东西,也许会引人入胜。有那么多激动人心的事物值得去看、去做、去发现!至于我作为数学家的过往,我觉得那些必须我为了接纳这段过往而审视的东西,已经被看到了。
当然,深化这场冥想,我必定会了解到许多关于我当下的有趣之事。这项工作几乎每一步都让我感受到的是,我是多么执着于这段过往,它在我对自己的形象中至今仍占有重要地位,也在我与他人的关系中如此;尤其是在我与那些——在某种意义上——被我离开的人的关系中。当然,我与这段过往的关系在这项工作中已经发生了变化,朝着一种超脱、或者说更轻松的方向。未来会告诉我更多。但很可能某种依恋将一直存在,只要我的数学激情尚未燃尽和满足——只要我还在”做数学”。而我无意去猜测或预判它是否会在我之前熄灭……
十多年来我一直以为这份激情已经熄灭。更准确地说,我曾宣告它已经熄灭。那是我暂时停止做数学的那一天,也是我重新发现世界的那一天!有三四年的时间,我被一种极其强烈的活动所吸引,以至于旧日的激情一定找不到任何缝隙可以钻进来显现自己。那几年是紧张的学徒期,在某个相当表面的层面上。在随后的几年里,数学激情以突如其来的、完全无法预料的方式发作。这些发作持续数周或数月,而我固执地无视它们相当明显的含义。我曾一劳永逸地认定,做数学的渴望——终究百无一用——已成为过去之事,到此为止!然而这个”百无一用的东西”却并不这么认为——而我呢,则一直充耳不闻。
[◊ 115]看似矛盾的是,正是在发现冥想(1976年)之后,随着一种新的激情进入我的生活,旧激情的重现变得尤为强烈,几乎是猛烈的——仿佛每一次都有一个盖子因压力过大而崩开。直到五年后,在事态的推动下——这么说恰如其分——我才费心去审视正在发生的事情。那是我对一个看似界限分明的问题进行过的最长的冥想:我花了六个月坚持不懈的紧张工作,才绕过了某种冰山,其可见的顶端最终变得足够令人困扰,迫使我——几乎是违背我本意地——去查看究竟。必须承认,这是一种冲突,显然是一种两种力量或欲望的冲突:冥想的欲望和做数学的欲望。
在这场漫长的冥想中,我一步步地认识到,做数学的欲望——我曾对其不屑一顾——和冥想的欲望——我对其无比珍视——一样,都是孩子的欲望。孩子对鄙视或大老板那谦逊的骄傲毫不在意!孩子的欲望随着时日流转,如同舞蹈的动作,一个从另一个中诞生。这就是它们的本性。它们之间的对立,并不比一首歌的诗节之间、或一首康塔塔或赋格的连续乐章之间的对立更多。是那个蹩脚的乐队指挥——老板——宣称某个乐章是”好的”而另一个是”坏的”,从而在原本和谐的地方制造了冲突。
这场冥想之后,老板变得安分了,不再那么爱把鼻子伸到不相干的地方去。这次的工作很漫长,而我原以为几天就能完成。一旦工作完成,“结果”便显得显而易见,只需几句话就能概括(37)。但即使有人敏锐地在之前或过程中对我说了这些话,恐怕也对我毫无助益。这项工作之所以如此漫长,是因为阻力强大而深远。老板也因此被骂得狗血淋头,但他从未吭过一声,因为当时所处的氛围让他根本没法发火。可以肯定的是,那是六个月时间得到了充分利用,是我无法省去的;就像女人无法省去怀胎九月,最终生出一个像小崽子一样”显而易见”的东西。
(44) 再次逆转蒸汽
[◊ 116]到现在已经一年半没有禅修了,除了十二月的几个小时,为了在一个紧迫的问题上理清头绪。而我已经把大部分精力投入做数学有一年了。这道「浪潮」和其他浪潮一样到来,无论是数学浪潮还是禅修浪潮:它们到来时从不预告。或者说,就算它们预告了,我也从未听见!想必老板对禅修存有一丝偏爱:每次禅修浪潮之后总会跟着一道数学浪潮,而我原本以为它会永远持续下去;而那数学浪潮(在我看来)本应是几天、至多几周的事,却逗留不去,延展成几个月,甚至谁知道呢,也许几年。但老板最终明白了这些节奏并非由他掌控,试图去调整它们对他毫无益处。
但也许老板的「一丝偏爱」最终还是发生了转变,因为将近一年来,事情已经明确并决定下来:我打算至少花几年时间「重新做数学」,可以说是正大光明的:我甚至向法国国家科学研究中心(CNRS)申请了职位!更重要的是——一件在一年前还完全不可预料的事——我又开始发表作品了。即使在我刚才提到的1981年那次禅修之后,当做数学的欲望不再被当作次等需求来对待时,我也从未想过自己会重新开始发表数学著作。充其量是别的东西——一本谈论禅修、或谈论梦与做梦者的书——而且即便如此,我也太忙于手头的事情,根本不想写一本关于它的书!况且写了又有什么用呢?!
因此,这里有一个相当重要的决定,它决定了我未来几年的生活进程,而这个决定几乎是顺带做出的,我甚至说不清是在何时、以何种方式做出的。有一天,当已经有相当厚一叠打印好的笔记(瞧,瞧!在那之前我一直只限于手写我的数学思考……(38)),关于同伦场与同伦模型(champs et modèles homotopiques)等等,结果发现事情已经决定了:发表这些!既然要做,不如全力以赴,启动一个小小的数学反思系列,其名称早已定好,只需加上大写字母:《数学反思》(Réflexions mathématiques)!此刻,那个著名的「迷雾」大致给我呈现的就是这些,这迷雾常常充当我的记忆。记忆肯定是非常简略的,在[◊ 117]此情况下。无论如何,值得注意的事情是,这件事的发生甚至没有停顿一下来看一看我要去哪里,是什么在推动我,或承载我……这正是我还想做的事情,借着这次意外禅修的势头,为了能感受到它真正完成了。
立刻浮现在脑海的问题是:我刚刚注意到的这件「值得注意的事情」,是老板(所谓的?)「离散」(discrétion)的一个标志吗——他无论如何不愿干涉(即使是通过一次冒失的注视……)一个如此美妙的、根本不需要他的自发运动,等等;还是相反,这标志着他已经明确站队,所谓的「一丝偏爱」正全力将他推向数学方向?
只需把问题白纸黑字写下来,答案就出现了!并不是那孩子——他或许只是投入了一场比以往更持久的游戏——就此决定要连续不懈地继续X年,老老实实地在必要的时间里写满所需的页数,以便凑出足够多的卷册,构成一套标题带大写字母的漂亮系列!是老板预见到了一切,安排好了一切,孩子只需执行。也许孩子自己也不会拒绝,这谁也无法预知——但这是个次要问题。况且,孩子的欲望至少在某种程度上取决于环境,而这些主要取决于老板。
老板已经做出了选择,这很清楚。而且他刚刚还表现出了一定的灵活性,因为一个多月来,一场禅修正在他善意的目光下持续进行。不过,他的善意也并非毫无私心,因为禅修的有形成果——我正在撰写的笔记——将成为他已然预见自己正在建造的那座高塔最美丽的基石,基石由那位显然心甘情愿的工人孩子优雅地雕琢而成。说到底,现在称赞他「灵活」还为时过早!一年半里总共就只有三个月前的几个小时禅修,这甚至可以说是相当寒酸了!
然而,我并不觉得在这整段时间里[◊ 118]某种被压抑、受挫的沉思渴望。在十二月的那几个小时里,我做了总结,看清了我该看清的东西;这足以转变一个原本并不明朗的局面。我重新接上了中断的数学工作,无需仓促中断其他事情。我不觉得有什么冲突悄然重现,我指的是:那个两年多前已解决的冲突,这次以颠倒的形式重新出现。那老板有偏好,这是他的本性,也是他的权利——他假装禁止自己这样做会是愚蠢的(虽然还有比这更蠢的事……)。这并非冲突的征兆,尽管它常常是冲突的起因。事已至此,似乎确实不能责怪他缺乏灵活性!
看清这一点后,我仍需试着把握老板此番急转弯的”动机”——它进行得再低调不过,然而仔细看来,却相当惊人。
(45) Le Guru-pas-Guru — 或三条腿的马
这立刻让我回想起那场沉思,它从1981年七月持续到十二月,发生在我刚刚度过了为期四个月的数学狂热之后。这段有些疯狂的时期(从数学角度来说其实收获颇丰39)却在一夜之间,因一个梦而终结。那是一个梦,它以一则蕴含着不可抗拒的野性力量的寓言,描绘了我生命中正在发生的事情——一则关于这种狂热的寓言。那信息如闪电般清晰,然而我仍花了整整两天艰苦的内心工作,才接受了它那显而易见的意义(40)。做完这一切,我知道了该做什么。在随后的六个月里,我在工作中再也没有回想过那个梦,然而我所做的一切,却不过是在更深入地领悟它的意义,充分吸收它的信息。在那个梦的后天,我对这信息的理解仍停留在肤浅而粗糙的层面。我最需要深化的,是「我的」关系——我指的是老板与在场两种欲望中每一种的关系,这两种欲望在我看来是对立的。
自那次沉思以来,我生命中发生了太多事情,以至于它在我眼中已恍如遥远的过去。如果我试图[◊ 119]去表述我从那次沉思关于「老板」动机的教益中所记住的东西,那便是:在自那时起已流逝的、自「第一次觉醒」(1970年)以来的十二年里,老板押注在了那个显然是「劣马」的东西上:在数学与沉思之间(他喜欢将二者对立起来),他选择了沉思。
这不过是一种说法,因为「沉思」这件事和这个名称,是在五年之前的1976年十月才进入我生命的。但在那个1970年曾被粉刷一新的、我所珍爱的自我形象中,沉思在六年之后恰逢其时地以其光辉提升某种态度或姿态——这种态度或姿态早已被察觉,却从未受到审视,直到1981年的这场沉思。我称之为「大师综合征」,也有人(恰如其分地)称之为我的「Guru姿态」。我之所以采用前一种称谓而非后者,大概是因为它有助于混淆事物的本质,而我乐于维持这种混淆。从我幼年起,我内心就确实有一种自发的教学乐趣,它与自发的学习乐趣丝毫不冲突,也绝非什么姿态。在我与学生的关系中,主要是这种力量在起作用;这种关系是肤浅的,但它强健而纯良——我的意思是:没有姿态。正是在我所谓的1970年「觉醒」之后,当我曾熟悉的世界退缩到几乎消失的地步,连同那些学生和那些我可以「教导」、分享我所知且对我来说有意义和有价值的事物之机会也一并消失时——正是在那时,「老板」尽其所能地进行了报复:不再教授数学——那种事只配用来谋生,除此之外配不上我的新量——我转而看到自己在通过生活和榜样来教导某种「智慧」。我当然小心翼翼,既不对自己也不对他人明确表述这类事情;而当我听到类似的回响时,我必定会推辞,为朋友或亲近之人如此缺乏理解而感到痛心。我向他们解释也没用,他们执意不肯理解,再没有比这更令人沮丧的学生了!
我曾读过一两本克里希那穆提(Krishnamurti)的书,它们给我留下了深刻印象,头脑在转瞬之间就吸收了某种信息与[◊ 120]某些价值(41)。仅此就足以让人相信一切都已达成(当然,同时嘴上说着相反的话)。我不需要再读更多了,我能够即兴创作出最纯粹的克里希那穆提式的言辞与文字,构建出天衣无缝的论述。然而这番论述无论多么优美而毫无破绽,却自始至终似乎从未对我和他人起过任何作用。这种情况持续了多年,而我从未表现出从中汲取教训的迹象。随着对沉思的发现,那些行话在一夜之间从我身上脱落,了无痕迹。我终于明白了言辞与真知之间的全部差异。
大首领立刻调整了方向:克里希那穆提被打入冷宫,沉思被捧上了天!不用说,这次他得低调行事,换一套完全不同的手法。时代变了,那个小家伙现在在他脚边跑来跑去,有时眼睛还挺尖的。但想来那小家伙当时正忙着别的事情。反正,直到五年之后,当某个锅子爆炸了、小家伙跑来看发生了什么事时,大首领的把戏才被彻底看穿。
说到底,这其实就发生在不久以前,不过两年多一点点,「不着痕迹的大师」(Guru-sans-en-avoir-l’air)终于被揭穿了——又一个伪装进了垃圾堆!可怜的老板,他几乎要赤裸裸地暴露无遗了。或者换个说法:「冥想」(Méditation)这匹马,取代了那匹无名的马(尤其不能叫它「克里希那穆提式的」(krishnamurtien)!)之后,带来的回报实在微不足道,尤其是跟老板还在押注「数学」(mathématique)这匹马时它那可观回报的遥远岁月相比。他之所以在糟糕的押注上坚持了这么久,纯粹是出于惯性——他已经换过一次注了,这本来就不常见,而那需要一次冲击性事件的全部冲击力才能做到(42)。老板们并不太喜欢换注——而这一次甚至是一种倒退,回到了之前的押注。
从1973年起,当我隐退到乡下时,那匹新马的回报与昔日那匹相比,就开始变得真正寒酸了。三年后冥想的意外出现让回报稍有回升。甚至还出现过一段从1979年3月到7月的令人眩晕的高峰期,对此我不在此赘述,那时我又一次[◊ 121]以使徒的姿态出现,这一次是一位既古老又崭新的智慧的使徒,这智慧在我自创的一部诗作中被歌颂,而我最终没有将它托付给出版商(43)。但两年之后,「大师」彻底失效,那匹「冥想」之马就好像断了一条腿(就老板的回报而言)——再也不可能有办法,无论手法巧妙与否,来扮演大师了!
那之后,没过多久——三条腿的马进了垃圾堆,连同那位使徒诗人、「非大师的大师」(Le Guru-pas-Guru)和「不敢说出自己名字的克里希那穆提」(Krishnamurti-qui-n’ose-dire-son-nom)。数学万岁!
我们饶有兴味地期待后续的发展……