VI — 收获
VI — Récoltes
Sommaire
(33) La note — ou la nouvelle éthique
(38) Pulsion de retour et renouvellement
(39) Belle de nuit, belle de jour — ou les écuries d’Augias
(33) La note — ou la nouvelle éthique
Certes, une règle de déontologie ne prend son sens que par une attitude intérieure, qui en est l’âme. Elle ne saurait créer l’attitude de respect et d’équité qu’elle s’efforce d’exprimer, tout au plus peut-elle contribuer à la permanence d’une telle attitude, dans un milieu où cette règle jouirait d’un consensus général. En l’absence de l’attitude intérieure ; alors même que la règle serait professée par les lèvres, elle perd tout sens ; toute valeur. Aucune exégèse, si scrupuleuse, si méticuleuse soit-elle, n’y changerait rien.
Tel de mes amis et compagnons d’antan m’a expliqué gentiment dernièrement que par les temps qui courent, hélas, avec l’afflux démesuré qu’on sait de la production mathématique, « on » est absolument obligé, qu’on le veuille ou non, de faire un tri sévère dans les papiers qui sont écrits et soumis pour publication, de n’en publier que juste une petite partie. Il le disait d’un air sincèrement désolé, comme s’il était lui-même un peu victime de cette fatalité inéluctable — un peu l’air qu’il avait aussi pour dire qu’il faisait lui-même partie, eh oui c’est malheureux mais c’est comme ça !, des « six ou sept personnes en France » qui décident quels articles vont être publiés, et lesquels non. Étant devenu moins loquace avec l’âge, je me suis borné à écouter en silence. Il y avait beaucoup à dire sur ce thème, mais je savais que ce serait peine perdue. Un ou deux mois plus tard j’ai d’ailleurs appris que ce collègue avait refusé il y a quelques années de recommander la publication d’une certaine note aux CR, [◊ 81] dont l’auteur aussi bien que le thème (que je lui avais proposé il doit y avoir sept ou huit ans) me tiennent à cœur. L’auteur avait passé deux ans de sa vie à développer ce thème, qui n’est pas à la mode il est vrai (alors qu’il me paraît toujours aussi actuel). Je pense qu’il a fait un excellent travail (présenté comme thèse de 3e cycle). Je n’ai pas été le « patron » de ce jeune chercheur, brillamment doué il se trouve (j’ignore s’il continuera à appliquer ses dons dans les mathématiques, vu l’accueil…), et il a fait son travail sans aucun contact avec moi. Mais il est vrai aussi que la provenance du thème développé ne pouvait faire aucun doute ; il était mal barré, le pauvre, et sans se douter de rien, sûrement ! Ce collègue y a d’ailleurs mis les formes, c’est au moins ça et je n’en aurais pas attendu moins de lui, « sincèrement désolé mais vous comprenez… ». Deux ans de travail d’un chercheur débutant fortement motivé, contre une note aux CR de trois pages — combien aurait-elle coûté de deniers publics ? Il y a une absurdité qui saute aux yeux, cette disproportion énorme entre l’un et l’autre. Sûrement cette absurdité disparaît, si on prend la peine d’examiner les motivations profondes. Seul ce collègue et ancien ami est en mesure de sonder ses propres motivations, comme je suis seul en mesure de sonder les miennes. Mais sans avoir à aller bien loin, je sais bien que ce n’est pas l’afflux démesuré de la production mathématique, vous savez, ni les deniers publics (ou la patience d’un imaginaire « lecteur inconnu » des CR) qu’il se serait agi de ménager…
Ce même projet de note aux CR avait eu l’honneur déjà d’être soumis à un autre parmi les « six ou sept personnes en France… », qui l’a renvoyé au « patron » de l’auteur, car ces mathématiques « ne l’amusaient pas » (textuel !). (Le patron, écœuré mais prudent, lui-même en position plutôt précaire, a préféré les deux fois s’écraser plutôt que de déplaire…) Ayant eu l’occasion de parler de la chose avec ce collègue et ex-élève, j’ai appris qu’il avait pris la peine de lire avec attention la note soumise et d’y réfléchir (elle devait lui rappeler bien des souvenirs…), et qu’il avait trouvé que certains des énoncés auraient pu être présentés de façon plus serviable pour l’utilisateur. Il n’a pas daigné pourtant gaspiller son temps précieux à soumettre ses commentaires à l’intéressé : quinze minutes de l’homme illustre, contre deux ans de travail d’un jeune chercheur inconnu ! Les maths l’ont bien « amusé » assez pour saisir cette occasion de reprendre contact avec la situation étudiée dans la note (qui ne pouvait manquer de susciter en lui, tout comme en moi-même, un riche tissu d’[◊ 82] associations géométriques diverses), d’assimiler la description donnée, puis, sans mal vu son bagage et ses moyens, détecter les maladresses ou lacunes. Il n’a pas perdu son temps : sa connaissance d’une certaine situation mathématique s’est précisée et enrichie, grâce à deux ans de travail consciencieux d’un chercheur faisant ses premières armes ; travail que le Maître aurait certes été capable de faire (dans les grandes lignes et sans démonstrations) en quelques jours. Cela acquis, on se rappelle qui on est — la cause est jugée, deux ans de travail de Monsieur Personne sont bons pour la poubelle…
Il y en a qui ne sentent rien quand souffle ce vent-là — mais aujourd’hui encore j’en ai le souffle coupé. C’était sûrement un des effets recherchés dans ce cas-là (vu la forme exquise mise au refus), mais sûrement pas le seul. Dans ce même entretien, cet ami d’antan me confiait, avec un air de fierté modeste, qu’il n’acceptait de présenter une note aux CR que lorsque « les résultats énoncés l’étonnaient, ou qu’il ne saurait comment les démontrer » (27). C’est sans doute une raison pour laquelle il ne publie que peu. S’il appliquait à lui-même ses propres critères, il ne publierait pas du tout. (Il est vrai que dans la situation où il se trouve, il n’en a nul besoin.) Il est au courant de tout, et il doit être aussi difficile de l’étonner, que de trouver chose démontrable qu’il ne sache démontrer. (L’un ou l’autre ne m’est guère arrivé que deux ou trois fois en l’espace de vingt ans, et encore pas depuis dix ou quinze ans !) Il est visiblement fier de ses critères de « qualité », qui le posent en champion de l’exigence poussée à son degré extrême dans l’exercice du métier de mathématicien. J’y ai vu une complaisance à lui-même à toute épreuve, et plus d’une fois un mépris sans retenue pour autrui, derrière les apparences d’une modestie souriante et bon enfant. J’ai pu voir également qu’il y trouve de grandes satisfactions.
Le cas de ce collègue est le plus extrême que j’aie rencontré parmi les représentants de la « nouvelle éthique ». Il n’en est pas moins typique. Ici encore, tant dans l’incident que j’ai rapporté que dans la profession de foi qui le rationalise, il y a une absurdité ubuesque, en termes de simple bon sens — aux dimensions si énormes que cet ancien ami au cerveau si exceptionnel, et aussi sûrement beaucoup de ses collègues au statut moins prestigieux (qui se contenteront de ne pas s’adresser à lui pour présenter une note aux CR) ne la voient plus. Pour voir en effet, il faut pour le moins regarder. Quand on prend la peine de regarder les motivations (et les siennes propres en tout premier lieu), [◊ 83] alors les absurdités apparaissent en pleine lumière, et elles cessent en même temps d’être absurdes, en livrant leur sens humble et évident.
Si en ces dernières années il m’a été souvent à tel point pénible de me voir confronté à certaines attitudes et surtout à certains comportements, c’est sûrement que j’y discernais obscurément comme une caricature poussée à l’extrême, jusqu’au grotesque ou à l’odieux, d’attitudes et de comportements qui avaient été miens et qui revenaient sur moi par tel de mes anciens élèves ou amis. Plus d’une fois s’est déclenché en moi le vieux réflexe de dénoncer, de combattre « le mal » clairement désigné du doigt — mais s’il m’est arrivé d’y céder, ici et là, c’était avec une conviction divisée. Au fond, je sais bien que me battre, c’est encore continuer à patiner à la surface des choses, c’est éluder. Mon rôle n’est pas de dénoncer, ni même d’« améliorer » le monde dans lequel je me trouve, ou d’« améliorer » ma propre personne. Ma vocation est d’apprendre, de connaître ce monde à travers moi-même, et me connaître à travers ce monde. Si ma vie peut apporter un quelconque bienfait à moi-même ou à autrui, c’est dans la mesure où je saurai être fidèle à cette vocation, où je saurai être en accord avec moi-même. Il est temps de me le rappeler, pour couper court à ces vieux mécanismes en moi, qui ici me voudraient pousser à plaider une cause (d’une certaine éthique morte, disons), ou à convaincre (du caractère soi-disant « absurde » de telle éthique qui l’a remplacée, peut-être), plutôt que de sonderpour découvrir et connaître, ou de décrirecomme un moyen de sonder. En écrivant les deux ou trois pages qui précèdent, sans propos plus précis que celui de dire quelques mots au sujet des attitudes courantes d’aujourd’hui qui ont remplacé celles d’hier, je me suis senti continuellement sur mes gardes vis-à-vis de moi-même, dans les dispositions de celui qui serait préparé d’un moment à l’autre à barrer d’un grand trait tout ce qu’il vient d’écrire pour le jeter à la corbeille ! Je vais conserver pourtant ce que j’ai écrit, qui n’est pas faux mais néanmoins crée une situation fausse, du fait que j’y implique autrui plus que je ne m’y implique. Je sentais au fond que je n’apprenais rien en écrivant, c’est cela sûrement qui a créé ce malaise en moi. Décidément il est temps de revenir à une réflexion plus substantielle, qui m’instruise au lieu de prétendre instruire ou convaincre autrui (28).
(34) Le limon et la source
Il me semble que, pour l’essentiel, j’ai fait le tour de ce qu’ont été mes relations à d’autres mathématiciens de tous âges et de tous rangs, du temps où [◊ 84] je faisais partie de leur monde, du monde des mathématiciens ; et en même temps et surtout, de la part que j’ai prise, par mes propres attitudes et comportements, à un certain esprit que j’y constate aujourd’hui, et qui sûrement n’est pas d’hier. Au cours de cette réflexion, ou de ce voyage pour mieux dire, j’ai rencontré à quatre reprises des situations, qui me sont apparues comme typiques de certaines attitudes et ambiguïtés en ma personne, où des dispositions spontanées de bienveillance et de respect vis-à-vis d’autrui ont été perturbées, sinon totalement balayées, par des forces égotiques, et surtout (dans trois de ces cas tout au moins) par une fatuité. Cette fatuité se prévalait surtout de la soi-disant supériorité que m’aurait conféré une certaine puissance cérébrale, et l’investissement démesuré que je faisais en mon activité mathématique. Elle trouvait confirmation et appui dans un consensus général qui valorisait, pratiquement sans réserve aucune, cette puissance cérébrale et cet investissement démesuré.
C’est la dernière des situations examinées, celle du « jeune malappris qui marchait sur mes plates-bandes », qui me semble la plus importante des quatre pour mon propos actuel. Les trois premières sont typiques de ma personne, ou de certains aspects de ma personne, à une certaine époque (dans un certain contexte aussi, il est vrai) — mais, comme j’ai eu l’occasion de le dire et répéter, je ne les considère nullement typiques pour le milieu dont je faisais partie. Je ne crois pas non plus qu’ils soient typiques du milieu mathématique actuel en France, disons — il est probable que l’espèce d’égarement chronique qui a caractérisé la relation que j’avais avec « l’ami infatigable », par exemple, soit chose peu commune de nos jours comme ça devait l’être alors. Mon attitude et comportement dans le cas du « jeune malappris », par contre, est typique de ce qui se passe journellement aujourd’hui même dans le monde mathématique, où qu’on regarde. C’est l’attitude de bienveillance, de respect du mathématicien influent vis-à-vis du jeune inconnu qui devient la rarissime exception, quand ledit inconnu n’a pas l’heur d’être son élève (et encore…), ou élève d’un collègue d’un statut comparable et recommandé par lui. C’est sans doute ce qui me revenait déjà dès les lendemains de mon « réveil » de 1970, qui avait délié des langues muettes — mais les témoignages de première main que j’entendais alors restaient pour moi lointains, car ils ne concernaient directement ni ma personne, ni celle des amis qui m’étaient les plus chers dans mon milieu. J’ai été touché plus que superficiellement à partir du moment (vers l’année 1976) où les échos [◊ 85] qui me revenaient, ou les faits dont j’étais témoin, avaient pour protagonistes certains de ces amis, voire des ex-élèves devenus importants, et plus encore lorsque ceux qui étaient en butte à une malveillance étaient des personnes que je connaissais bien, des élèves plus d’une fois (élèves d’« après 1970 », il va sans dire !), dont le sort donc me touchait. Dans certains cas, il ne faisait plus aucun doute que le manque de bienveillance, voire une attitude de mépris ostentatoire, étaient renforcés pour le moins, sinon suscités, par le seul fait que tel jeune chercheur était mon élève, ou qu’il prenait le risque (sans être mon élève nécessairement) de faire ce que mes amis d’antan et d’autres collègues aussi appellent volontiers des « grothendieckeries »…
Le « jeune malappris » m’a encore écrit au début des années 1970, pour me demander très courtoisement (alors qu’il n’était nullement tenu de rien me demander du tout !) si je ne voyais pas d’inconvénient qu’il publie une démonstration qu’il avait trouvée pour un théorème dont on lui avait dit que j’étais l’auteur, et qui n’avait jamais été publié. Je me rappelle que je lui ai répondu dans les mêmes dispositions de mauvaise humeur que dans le passé, sans dire oui ni non je crois et en laissant entendre, sans connaître sa démonstration (qu’il était prêt bien sûr à me communiquer mais dont je n’avais cure, occupé que j’étais par mes tâches militantes !), que celle-ci n’apporterait sûrement rien à la mienne (pourtant, elle aurait apporté pour tout le moins d’être écrite noir sur blanc et disponible au public mathématique, ainsi que l’énoncé lui-même !). Cela montre bien à quel point ce fameux « réveil » restait encore superficiel, sans aucune incidence sur certains comportements enracinés dans une fatuité et dans des attitudes « méritocratiques », que j’étais sûrement en train de dénoncer au même moment dans des articles bien sentis de Survivre et vivre, dans des interventions en débats publics, etc.
Cela répond de façon bien concrète à une question que j’avais laissée en suspens précédemment. Autant admettre ici cette humble vérité, que de telles attitudes de fatuité ne sont nullement surmontées « une fois pour toutes » dans ma personne, et je doute qu’elles le soient un jour si ce n’est à ma mort. S’il y a eu transformation, ce n’est pas par la disparition d’une vanité, mais par l’apparition (ou la réapparition) d’une curiosité à l’égard de ma propre personne et de la nature véritable de certaines attitudes, comportements, etc., chez moi. C’est par cette curiosité que je suis devenu tant soit peu sensible aux manifestations de la vanité en moi. Cela modifie profondément une certaine [◊ 86] dynamique intérieure, et modifie par là même les effets de la « vanité » ; c’est-à-dire de cette force qui souvent me pousse à escamoter ou à contrefaire la saine et fine perception que j’ai de la réalité, aux fins d’agrandir ma personne et me mettre au-dessus d’autrui tout en prétendant le contraire.
Peut-être tel lecteur se sentira-t-il dérouté, comme je le fus moi-même un jour, devant la contradiction apparente entre la présence insidieuse et tenace de la vanitédans ma vie de mathématicien (qu’il aura peut-être aussi par moments entrevue dans la sienne), et ce que j’appelle mon amour, ou ma passion, pour la mathématique (qui peut-être éveille également un écho dans sa propre expérience de la mathématique, ou de quelque autre personne ou chose). S’il est dérouté en effet, il a en lui tout ce qu’il faut pour reprendre contact (comme je l’ai fait naguère) avec la réalité des choses elles-mêmes, qu’il peut connaître de première main, plutôt que de tourner comme un écureuil prisonnier dans une cage sans fin de mots et de concepts.
Celui qui voit une eau bourbeuse dira-t-il que l’eau et la boue sont une seule et même chose ? Pour connaître l’eau qui n’est pas boue il suffit de monter à la source et regarder et boire. Pour connaître la boue qui n’est pas eau, il suffit de monter sur la berge séchée par le soleil et le vent, et détacher et égrener dans sa main une boule d’argile grenue. L’ambition, la vanité peuvent régler peu ou prou la part qu’on fait dans sa vie à telle passion, comme la passion mathématique, peuvent la rendre dévorante, si les retours les comblent. Mais l’ambition la plus dévorante est impuissante par elle-même à découvrir ou à connaître la moindre des choses, bien au contraire ! Au moment du travail, quand peu à peu une compréhension s’amorce, prend forme, s’approfondit ; quand dans une confusion peu à peu on voit apparaître un ordre, ou quand ce qui semblait familier soudain prend des aspects insolites, puis troublants, jusqu’à ce qu’une contradiction enfin éclate et bouleverse une vision des choses qui paraissait immuable — dans un tel travail, il n’y a trace d’ambition, ou de vanité. Ce qui mène alors la danse est quelque chose qui vient de beaucoup plus loin que le « moi » et sa fringale de s’agrandir sans cesse (fût-ce de « savoir » et de « connaissances ») — de beaucoup plus loin sûrement que notre personne ou même notre espèce.
C’est là la source, qui est en chacun de nous.
(35) Mes passions
[◊ 87] Trois grandes passions ont dominé ma vie d’adulte, à côté d’autres forces de nature différente. J’ai fini par reconnaître en ces passions trois expressions d’une même pulsion profonde ; trois voies qu’a prises la pulsion de connaissance en moi, parmi une infinité de voies qui s’offrent à elle dans notre monde infini.
La première à se manifester dans ma vie a été ma passion pour les mathématiques. À l’âge de dix-sept ans, au sortir du lycée, lâchant les rênes à un simple penchant, celui-ci s’est déployé en une passion, qui a dirigé le cours de ma vie pendant les vingt-cinq ans qui ont suivi. J’ai « connu » la mathématique longtemps avant que je connaisse la première femme (à part celle que j’ai connue dès la naissance), et aujourd’hui en mon âge mûr, je constate qu’elle n’est toujours pas consumée. Elle ne dirige plus ma vie, pas plus que je ne prétends la diriger. Parfois elle s’assoupit, au point parfois que je la crois éteinte, pour réapparaître sans s’annoncer, aussi fougueuse que jamais. Elle ne dévore plus ma vie comme jadis, quand je lui donnais ma vie à dévorer. Elle continue à marquer ma vie d’une empreinte profonde, comme l’empreinte dans un amant de la femme qu’il aime.
La deuxième passion dans ma vie a été la quête de la femme. Cette passion souvent se présentait à moi sous les traits de la quête de la compagne. Je n’ai su distinguer l’une de l’autre que vers le temps où celle-ci se terminait, quand j’ai su que ce que je poursuivais ne se trouvait nulle part, ou aussi : que je le portais en moi-même. Ma passion pour la femme n’a pu vraiment se déployer qu’après la mort de ma mère (cinq ans après ma première liaison amoureuse, dont est né un fils). C’est alors, à l’âge de vingt-neuf ans, que j’ai fondé une famille, dont sont issus trois autres enfants. L’attachement à mes enfants a été à l’origine une part indissoluble de l’attachement à la mère, une part de cette puissance émanant de la femme qui m’attirait en elle. C’est un des fruits de cette passion de l’amour.
Je n’ai pas vécu la présence en moi de ces deux passions comme un conflit, ni dans les débuts, ni plus tard. J’ai dû sentir obscurément l’identité profonde des deux, qui m’est apparue clairement bien plus tard, après l’apparition dans ma vie de la troisième. Pourtant, les effets sur ma vie de l’une et l’autre passion ne pouvaient être que très différents. L’amour des mathématiques m’attirait dans un certain monde, celui des objets mathématiques, qui sûrement a[◊ 88] sa propre « réalité » à lui, mais qui n’est pas celui où se déroule la vie des hommes. L’intime connaissance de choses mathématiques ne m’a rien appris sur moi-même, autant dire, et encore moins sur les autres — l’élan de découverte vers la mathématique ne pouvait que m’éloigner de moi-même et des autres. Il peut y avoir parfois communion de deux ou plusieurs dans ce même élan, mais c’est là une communion à un niveau superficiel, qui en fait éloigne chacun et de lui-même et des autres. C’est pourquoi la passion pour la mathématique n’a pas été dans ma vie une force de maturation, et je doute qu’une telle passion puisse favoriser une maturation en quiconque (29). Si j’ai donné à cette passion une place aussi démesurée dans ma vie pendant longtemps, c’est sûrement aussi, justement, parce qu’elle me permettait d’échapper à la connaissance du conflit et à la connaissance de moi-même.
La pulsion du sexe, par contre, que nous le voulions ou non, nous lance droit à la rencontre d’autrui, et droit dans le nœud du conflit en nous-mêmes comme en l’autre ! La quête de « la compagne » dans ma vie, elle, a été la quête de la félicité sans conflit — ce n’était pas la pulsion de connaissance, la pulsion du sexe, comme il me plaisait à croire, mais une fuite sans fin devant la connaissance du conflit en l’autre et en moi-même. (C’était là une des deux choses qu’il me fallait apprendre, pour que cette quête illusoire prenne fin, et l’inquiétude qui l’accompagne comme son ombre inséparable…) Heureusement, on a beau fuir le conflit, le sexe se charge de nous y ramener vite fait !
Un jour j’ai renoncé à récuser l’enseignement qu’obstinément le conflit m’apportait, à travers les femmes que j’aimais ou que j’avais aimées, et à travers les enfants nés de ces amours. Quand j’ai commencé enfin à écouter et à apprendre, et pendant des années encore, il se trouvait que tout ce que j’apprenais, c’est par les femmes que j’avais aimées ou que j’aimais que je l’apprenais (30). Jusqu’en 1976, à l’âge de quarante-huit ans, c’est la quête de la femme qui a été la seule grande force de maturation dans ma vie. Si cette maturation ne s’est faite que dans les années qui ont suivi, donc depuis sept ans, c’est parce que je m’en préservais (comme j’avais appris à le faire par mes parents et par les entourages que j’ai connus) par tous les moyens à ma disposition. Le plus efficace de ces moyens était mon investissement dans la passion mathématique.
Le jour où est apparue dans ma vie la troisième grande passion — une [◊ 89] certaine nuit du mois d’octobre 1976 — s’est évanouie la grande peur d’apprendre. C’est la peur aussi de la réalité toute bête, des humbles vérités concernant ma personne avant tout, ou des personnes qui me sont chères. Chose étrange, je n’avais jamais perçu cette peur en moi avant cette nuit, à l’âge de quarante-huit ans. Je l’ai découverte la nuit même où est apparue cette nouvelle passion, cette nouvelle manifestation de la passion de connaître. Celle-ci a pris, si on peut dire, la place de la peur enfin reconnue. Cela faisait des années que je voyais cette peur en autrui bien clairement, mais par un étrange aveuglement, je ne la voyais pas en moi-même. La peur de voir m’empêchait de voir cette même peur de voir ! J’étais fortement attaché, comme tout le monde, à une certaine image de moi-même, qui pour l’essentiel n’avait pas bougé depuis mon enfance. La nuit dont je parle est celle aussi où, pour la première fois, cette vieille image-là s’est affaissée. D’autres images à sa ressemblance ont pris sa suite, se maintenant pendant quelques jours ou mois, voire un an ou deux, à la faveur de forces d’inertie tenaces, pour s’affaisser à leur tour sous un regard scrutateur. La paresse de regarder souvent retardait un tel nouvel éveil — mais la peurde regarder n’est jamais réapparue. Où il y a curiosité, la peur n’a plus de place. Quand il y a en moi une curiosité pour moi-même, il n’y a pas plus de peur de ce que je vais trouver que lorsque j’ai envie de connaître le fin mot d’une situation mathématique : il y a alors une expectative joyeuse, impatiente parfois et pourtant obstinée, prête à accueillir tout ce qui voudra bien venir à elle, prévu ou imprévu — une attention passionnée à l’affût des signes sans équivoque qui font reconnaître le vrai dans la confusion initiale du faux, du demi-vrai et du peut-être.
Dans la curiosité pour soi-même, il y a amour, que ne trouble aucune peur que ce que nous regardons ne soit conforme à ce que nous aimerions y voir. Et à vrai dire, l’amour de moi-même avait éclos en silence dans les mois déjà qui avaient précédé cette nuit, qui est celle aussi où cet amour a pris forme agissante, entreprenante si on peut dire, bousculant sans ménagement costumes et décors ! Comme j’ai dit, d’autres costumes et décors sont réapparus bientôt comme par enchantement, pour être bousculés à leur tour, sans invectives ni grincements de dents…
Les manifestations de cette nouvelle passion dans ma vie en ces dernières sept années ont fini par m’apparaître comme le haut-et-bas mouvant de vagues se suivant les unes les autres, comme les souffles d’une respiration [◊ 90] vaste et paisible. Ce n’est pas ici le lieu d’essayer d’en tracer la ligne sinueuse et changeante, ou celle, en contrepoint, des manifestations de la passion mathématique. J’ai renoncé à vouloir régler le cours de l’une ou de l’autre — c’est ce double mouvement plutôt de l’une et l’autre qui aujourd’hui règle le cours de ma vie — ou pour mieux dire, qui en estle cours.
Dans les mois déjà qui avaient précédé l’apparition de la nouvelle passion — mois de gestation et de plénitude — la quête de la femme s’est mise à changer de visage. Elle a commencé alors à se séparer de l’inquiétude dont elle avait été imprégnée, comme un « souffle » encore qui se serait libéré d’une oppression qui avait pesé sur lui, et qui retrouverait l’amplitude et le rythme qui sont les siens. Ou comme un feu qui aurait couvé s’étouffant à demi, faute d’échappée, et qui sous un souffle d’air frais se déploierait soudain en flammes crépitantes, agiles et vives !
Le feu a brûlé à satiété. Une faim qui semblait inextinguible s’est trouvée rassasiée. Depuis deux ans ou trois, il semble bien que cette quête-là est consumée sans résidu de cendres, laissant champ libre au chant et contre-chant de deux passions. L’une, la passion de mes jeunes années, m’avait pendant trente ans servi à me séparer d’une enfance reniée. L’autre est la passion de mon âge mûr, qui m’a fait retrouver et l’enfant, et mon enfance.
(36) Désir et méditation
La nuit dont j’ai parlé, où une passion nouvelle a pris la place d’une vieille peur qui s’est évanouie à jamais, est la nuit aussi où j’ai découvert la méditation. C’est la nuit de ma première « méditation », apparue sous la pression d’un besoin impérieux, urgent, alors que j’avais été comme submergé dans les jours précédents par des vagues d’angoisse. Comme toute angoisse peut-être, c’était là une « angoisse de décollage », qui me signalait avec insistance le décollage entre une réalité humble et évidente concernant ma personne, et une image de moi vieille de quarante ans et jamais mise en doute par moi. Sûrement il devait y avoir une grande soif de connaître, à côté de forces de fuite considérables, et du désir d’échapper à l’angoisse, d’être tranquille comme avant. Il y a eu alors un travail intense, qui s’est poursuivi pendant quelques heures jusqu’à son dénouement, sans que je sache encore le sens de ce qui se passait et encore moins où j’allais. Au cours de ce travail, les faux-fuyants ont été reconnus l’un après l’autre ; ou pour mieux dire, c’est ce travail qui a fait [◊ 91] apparaître un à un ces faux-fuyants, sous les traits chacun d’une intime conviction que je prenais enfin la peine de noter noir sur blanc comme pour mieux m’en pénétrer, alors qu’elle était restée jusque-là dans un flou propice. Je la notais tout content, sans m’en méfier le moins du monde, elle devait avoir de quoi me séduire sûrement — dans les dispositions alors de celui qui ne doute de rien, et pour qui le seul fait d’avoir écrit noir sur blanc une conviction informulée était le signe irrécusable de son authenticité, la preuve qu’elle était fondée. S’il n’y avait eu en moi ce désir indiscret, pour ne pas dire indécent, le désir de connaître je veux dire, je me serais à chaque fois arrêté sur ce happy end, et c’est bien dans ces dispositions du happy end que se terminait l’étape. Puis, malheur à moi ! il me prenait fantaisie, Dieu sait comment et pourquoi, de regarder d’un peu plus près ce que je venais d’écrire à mon entière satisfaction : c’était écrit là noir sur blanc, il n’y avait qu’à relire ! Et en relisant avec attention, naïvement, je sentais que ça clochait un tout petit peu, que ce n’était pas tellement clair, tiens tiens ! Puis, prenant la peine de regarder d’un peu plus près, il devenait clair que ce n’était pas ça du tout même, que c’était du bidon autant dire, que je venais de me faire prendre des vessies pour des lanternes ! Cette découverte partielle à chaque fois venait comme une fameuse surprise, « ça alors ! elle est pas piquée des vers celle-là ! », une surprise joyeuse qui relançait la réflexion avec un afflux d’énergie nouvelle. En avant, on va finir par connaître le fin mot, sûrement il va venir pas plus tard que maintenant, il n’y a qu’à continuer sur la lancée ! Un petit bilan, faire le point… et voilà déjà monter une autre intime conviction, avec toutes les apparences du « fin mot de l’histoire », nous on demande qu’à croire, ça doit être ça cette fois, on va quand même noter par acquit de conscience et puis c’est un plaisir même de noter des choses aussi judicieuses et bien senties, faudrait vraiment avoir l’esprit mal tourné pour ne pas être d’accord, une bonne foi aussi évidente, on ne peut pas faire mieux, c’est parfait comme ça !
C’était là la nouvelle fin d’étape, le nouveau happy end, sur lequel je me serais arrêté tout content, s’il n’y avait eu le mauvais garnement polisson au possible qui à nouveau se mettait à faire des siennes, s’avisant, incorrigible décidément, de mettre encore son nez dans ce dernier « fin mot » et happy end. Il n’y avait pas à l’arrêter, c’était reparti pour une nouvelle étape encore !
C’est ainsi que pendant quatre heures, les étapes se sont succédé une [◊ 92] à une, comme un oignon dont j’aurais enlevé les couches les unes après les autres (c’est là l’image qui m’est venue à la fin de cette nuit-là), pour arriver à la fin des fins au cœur— à la vérité toute simple et évidente, une vérité qui crevait les yeux à vrai dire et que pourtant j’avais réussi pendant des jours et des semaines (et ma vie durant, pour tout dire) à escamoter sous cette accumulation de « couches d’oignon » se cachant les unes derrière les autres.
L’apparition enfin de l’humble vérité a été un soulagement immense, une délivrance inattendue et complète. Je savais en cet instant que j’avais touché au nœud de l’angoisse. L’angoisse de ces cinq derniers jours était bel et bien résolue, dissoute, transformée en la connaissance qui venait de se former en moi. L’angoisse n’avait pas seulement disparu de ma vue, comme tout au long de la méditation, et plusieurs fois aussi au cours des cinq jours précédents ; et la connaissance en quoi elle s’était transformée n’était nullement dans la nature d’une idée, d’une concession que j’aurais faite, disons, pour être quitte et tranquille (comme il m’était arrivé ici et là au cours de la même nuit) ; ce n’était pas une chose extérieure que j’aurais alors adoptée ou acquise pour l’adjoindre à ma personne. C’était une connaissanceau plein sens du terme, de première main, humble et évidente, qui désormais était part de moi, tout comme ma chair et mon sang sont une part de moi. Elle était, de plus, formulée en termes clairs et sans équivoque — pas en un long discours, mais en une petite phrase toute bête de trois ou quatre mots. Cette formulation avait été l’étape ultime du travail qui venait de se poursuivre, qui restait éphémère, réversible aussi longtemps que ce dernier pas n’était pas franchi. Tout au long de ce travail, la formulation soigneuse, méticuleuse même, des pensées qui se formaient, des idées qui se présentaient, avait été une part essentielle de ce travail, dont chaque nouveau départ était une réflexion sur l’étape que je venais de parcourir, qui m’était connue par le témoignage écrit que je venais d’en faire (sans possibilité de l’escamoter dans les brouillards d’une mémoire défaillante !).
Dans les minutes qui ont suivi le moment de la découverte et de la délivrance, j’ai su aussi toute la portée de ce qui venait de se passer. Je venais de découvrir quelque chose d’un plus grand prix encore que l’humble vérité de ces derniers jours. Cette chose, c’était le pouvoir en moi, pour peu que je [◊ 93] sois intéressé, de connaître le fin mot de ce qui se passe en moi, de toute situation de division, de conflit — et par là même la capacité de résoudre entièrement, par mes propres moyens, tout conflit en moi dont j’aurais su prendre conscience. La résolution ne se fait pas par l’effet de quelque grâce, comme j’avais eu tendance à croire dans les années précédentes, mais par un travailintense, obstiné et méticuleux, faisant usage de mes facultés ordinaires. Si « grâce » il y a, elle est non dans la disparition soudaine et définitive d’un conflit en nous, ou dans l’apparition d’une compréhension du conflit qui nous viendrait toute cuite (comme les poulets au pays de Cocagne !) — mais elle est dans la présence ou dans l’apparition de ce désir de connaître (31). C’est ce désir qui m’avait guidé et mené en quelques heures au cœur du conflit — tout comme le désir d’amour nous fait trouver infailliblement le chemin qui mène au plus profond de la femme aimée.
Qu’il s’agisse de la découverte de soi ou de la mathématique, en l’absence de désir, tout soi-disant « travail » n’est qu’une simagrée, qui ne mène nulle part. Dans le meilleur des cas, elle fait « tourner autour du pot » sans fin celui qui s’y complaît — le contenu du pot est réservé à celui qui a faim pour manger ! Comme à tout le monde, il m’arrive que désir et faim soient absents. Quand il s’agit du désir de connaissance de moi-même, alors ma connaissance de ma personne et des situations dans lesquelles je suis impliqué reste inerte, et j’agis non pas en connaissance de cause, mais au gré de simples mécanismes invétérés, avec toutes les conséquences que cela implique — un peu comme une voiture qui serait conduite par un ordinateur, non par une personne. Mais qu’il s’agisse de méditation ou de mathématique, je ne songerais pas à faire mine de « travailler » quand il n’y a pas désir, quand il n’y a pas cette faim. C’est pourquoi il ne m’est pas arrivé de méditer ne serait-ce que quelques heures, ou de faire des maths ne serait-ce que quelques heures (32), sans y avoir appris quelque chose ; et le plus souvent (pour ne pas dire toujours) quelque chose d’imprévuet imprévisible. Cela n’a rien à voir avec des facultés que j’aurais et que d’autres n’auraient pas, mais vient seulement de ce que je ne fais pas mine de travailler sans en avoir vraiment envie. (C’est la force de cette « envie » qui à elle seule crée aussi cette exigencedont j’ai parlé ailleurs, qui fait que dans le travail on ne se contente pas d’un à-peu-près, mais n’est satisfait qu’après être allé jusqu’au bout d’une compréhension, si humble soit-elle.) Là où il s’agit de découvrir, un travail sans désir est non-sens et [◊ 94] simagrée, tout autant que de faire l’amour sans désir. À dire vrai, je n’ai pas connu la tentation de gaspiller mon énergie à faire semblant de faire une chose que je n’ai nulle envie de faire, alors qu’il y a tant de choses passionnantes à faire, ne serait-ce que dormir (et rêver…) quand c’est le moment de dormir.
C’est dans cette même nuit, je crois, que j’ai compris que désirde connaître et puissancede connaître et de découvrir sont une seule et même chose. Pour peu que nous lui fassions confiance et le suivions, c’est le désir qui nous mène jusqu’au cœur des choses que nous désirons connaître. Et c’est lui aussi qui nous fait trouver, sans même avoir à la chercher, la méthode la plus efficace pour connaître ces choses, et qui convient le mieux à notre personne. Pour les mathématiques, il semble bien que l’écriture de tout temps a été un moyen indispensable, quelle que soit la personne qui « fait des maths » : faire des mathématiques, c’est avant tout écrire (33). Il en va de même sans doute dans tout travail de découverte où l’intellect prend la plus grande part. Mais sûrement ce n’est pas le cas nécessairement de la « méditation », par quoi j’entends le travail de découverte de soi. Dans mon cas pourtant et jusqu’à présent, l’écriture a été un moyen efficace et indispensable dans la méditation. Comme dans le travail mathématique, elle est le support matériel qui fixe le rythme de la réflexion, et sert de repère et de ralliement pour une attention qui autrement a tendance chez moi à s’éparpiller aux quatre vents. Aussi, l’écriture nous donne une trace tangible du travail qui vient de se faire, auquel nous pouvons à tout moment nous reporter. Dans une méditation de longue haleine, il est utile souvent de pouvoir se reporter aussi aux traces écrites qui témoignent de tel moment de la méditation dans les jours précédents, voire même des années avant.
La pensée, et sa formulation méticuleuse, jouent donc un rôle important dans la méditation telle que je l’ai pratiquée jusqu’à présent. Elle ne se limite pas pour autant à un travail de la seule pensée. Celle-ci à elle seule est impuissante à appréhender la vie. Elle est efficace surtout pour détecter les contradictions, souvent énormes jusqu’au grotesque, dans notre vision de nous-mêmes et de nos relations à autrui ; mais souvent, elle ne suffit pas pour appréhender le sens de ces contradictions. Pour celui qui est animé du désir de connaître, la pensée est un instrument souvent utile et efficace, voire indispensable, aussi longtemps qu’on reste conscient de ses limites, bien évidentes dans [◊ 95] la méditation (et plus cachées dans le travail mathématique). Il est important que la pensée sache s’effacer et disparaître sur la pointe des pieds aux moments sensibles où autre chose apparaît — sous la forme peut-être d’une émotion subite et profonde, alors que la main peut-être continue à courir sur le papier pour lui donner au même moment une expression maladroite et balbutiante…
(37) L’émerveillement
Cette rétrospective sur la découverte de la méditation est venue là de façon entièrement imprévue, presque à mon corps défendant — ce n’était pas du tout ce que je me proposais d’examiner en commençant. J’avais envie de parler de l’émerveillement. Cette nuit si riche de tant de choses a été riche aussi en émerveillement devant ces choses. Au cours du travail déjà, il y avait une sorte d’émerveillement incrédule devant chaque nouveau faux-fuyant mis au jour, comme un costume grossier cousu de gros fil blanc que je m’étais complu, c’était à peine croyable !, à prendre pour du vrai de vrai le plus sérieusement du monde ! Bien des fois encore depuis, dans les années qui ont suivi, j’ai retrouvé ce même émerveillement comme en cette première nuit de méditation, devant l’énormité des faits que je découvrais, et la grossièreté des subterfuges qui me les avaient fait ignorer jusque-là. C’était par ses côtés burlesques d’abord que j’ai commencé à découvrir le monde insoupçonné que je porte en moi, un monde qui au fil des jours, des mois et des années s’est révélé d’une richesse prodigieuse. En cette première nuit déjà, pourtant, j’ai eu pour m’émerveiller d’autres sujets que des épisodes de vaudeville. C’est la nuit où pour la première fois j’ai repris contact avec un pouvoir oublié qui dormait en moi, dont la nature encore m’échappait, si ce n’est justement que c’est un pouvoir, et qui est à ma disposition à tout moment.
Et les mois précédents déjà avaient été riches d’un muet émerveillement d’une chose que je portais en moi, depuis toujours sûrement, avec laquelle je venais seulement de retrouver contact. Je ressentais cette chose non comme un pouvoir, mais bien plutôt comme une douceur secrète, comme une beauté à la fois très paisible et troublante. Plus tard, dans l’exultation de la découverte de mon pouvoir si longtemps ignoré, j’ai oublié ces mois de gestation silencieuse, dont témoignaient seulement quelques poèmes épars — des poèmes d’amour, qui peut-être auraient détoné le plus souvent au milieu de mes notes de méditation…
C’est des années plus tard seulement que je me suis souvenu de ces temps [◊ 96] d’émerveillement en la beauté du monde et en celle que je sentais reposer en moi. J’ai su alors que cette douceur et cette beauté que j’avais senties en moi, et ce pouvoir que j’ai découvert peu après qui a profondément changé ma vie, étaient deux aspects inséparables d’une seule et même chose.
Et je vois aussi, maintenant, que l’aspect doux, recueilli, silencieux de cette chose multiple qu’est la créativité en nous, s’exprime spontanément par l’émerveillement. Et c’est dans l’émerveillement aussi d’une indicible beauté en soi révélée par l’être aimé que l’homme connaît la femme aimée et qu’elle le connaît. Quand l’émerveillement en la chose explorée ou en l’être aimé est absent, notre étreinte avec le monde est mutilée du meilleur qui est en elle — elle est mutilée de ce qui en fait une bénédiction pour soi et pour le monde. L’étreinte qui n’est pas un émerveillement est une étreinte sans force, simple reproduction d’un geste de possession. Elle est impuissante à engendrer autre chose que des reproductions encore, en plus grand ou plus gros ou plus épais peut-être, qu’importe, jamais un renouvellement (34). C’est quand nous sommes enfants et prêts à nous émerveiller en la beauté des choses du monde et en nous-mêmes, que nous sommes prêts aussi à nous renouveler, et prêts comme instruments souples et dociles entre les mains de l’Ouvrier, pour que par Ses mains et à travers nous des êtres et des choses peut-être se renouvellent.
Je me rappelle bien que dans ce groupe d’amis sans façons qui pour moi représentait le milieu mathématique, à la fin des années 1940 et dans les années suivantes, milieu parfois bruyant et sûr de lui, où le ton un peu péremptoire n’était pas si rare (mais sans qu’il s’y glisse pourtant une suffisance) — dans ce milieu il y avait place à tout moment pour l’émerveillement. Celui en qui l’émerveillement était le plus visible était Dieudonné. Que ce soit lui qui fasse un exposé, ou qu’il soit simplement auditeur, quand arrivait le moment crucial où une échappée soudain s’ouvrait, on voyait Dieudonné aux anges, radieux. C’était l’émerveillement à l’état pur, communicatif, irrésistible — où toute trace du « moi » avait disparu. Au moment où je l’évoque maintenant, je me rends compte que cet émerveillement par lui-même était une puissance, qu’il exerçait une action immédiate tout autour de sa personne, comme un rayonnement dont il était la source. Si j’ai vu un mathématicien faire usage d’un puissant et élémentaire « pouvoir d’encouragement », c’est bien lui ! Je n’y ai jamais re-songé avant cet instant, mais je me souviens maintenant que c’est dans ces dispositions aussi qu’il avait accueilli déjà mes tout premiers résultats à Nancy, [◊ 97] résolvant des questions qu’il avait posées avec Schwartz (sur les espaces (F) et (LF)). C’étaient des résultats tout modestes, rien de génial ni d’extraordinaire certes, on pourrait dire qu’il n’y avait pas de quoi s’émerveiller. J’ai vu depuis des choses de tout autre envergure rejetées par le dédain sans réplique de collègues qui se prennent pour de grands mathématiciens. Dieudonné n’était nullement encombré de semblable prétention, justifiée ou non. Il n’y avait rien de ce genre qui l’empêchait d’être ravi même par les petites choses.
Il y a dans cette capacité de ravissement une générosité, qui est un bienfait pour celui qui veut bien la laisser s’épanouir en lui, comme pour son entourage. Ce bienfait s’exerce sans intention d’être agréable à qui que ce soit. Il est simple comme le parfum d’une fleur, comme la chaleur du soleil.
De tous les mathématiciens que j’ai connus, c’est en Dieudonné que ce « don » m’est apparu de la façon la plus éclatante, la plus communicative, la plus agissante aussi peut-être, je ne saurais dire (35). Mais en aucun des amis mathématiciens que j’ai aimé fréquenter, ce don-là n’était absent. Il trouvait l’occasion de se manifester, de façon peut-être plus retenue, à tout moment. Il se manifestait à chaque fois que je venais vers l’un d’eux pour lui faire partager une chose que je venais de trouver et qui m’avait enchanté.
Si j’ai connu des frustrations et des peines dans ma vie de mathématicien, c’est avant tout de ne pas retrouver, en certains de ceux que j’ai aimés, cette générosité que j’avais connue en eux, cette sensibilité à la beauté des choses, « petites » ou « grandes » ; comme si ce qui avait fait la vie frémissante de leur être s’était éteint sans laisser de trace, étouffé par la suffisance de celui pour qui le monde n’est plus assez beau pour qu’il daigne s’en réjouir.
Il y a eu aussi, certes, cette autre peine, de voir tel de mes amis d’antan traiter avec condescendance ou avec mépris tel de mes amis d’aujourd’hui. Mais cette peine est infligée par la même fermeture, au fond. Celui qui est ouvert à la beauté d’une chose, si humble soit-elle, quand il a senti cette beauté, ne peut s’empêcher de sentir aussi un respect pour celui qui l’a conçue ou faite. Dans la beauté d’une chose faite par la main de l’homme, nous sentons le reflet d’une beauté en celui qui l’a faite, de l’amour qu’il a mis à la faire. Quand nous sentons cette beauté, cet amour, il ne peut y avoir en nous condescendance ou dédain, pas plus qu’il ne peut y avoir condescendance ou dédain [◊ 98] pour une femme, en un moment où nous sentons sa beauté, et la puissance en elle dont cette beauté est le signe.
(38) Pulsion de retour et renouvellement
Le ravissement qui rayonnait par moments en la personne de Dieudonné a sûrement touché en moi quelque chose de profond et de fort, pour que le souvenir m’en revienne maintenant avec une telle intensité, une telle fraîcheur, comme si je venais d’en être encore témoin à l’instant. (Alors que cela fait près de quinze ans que je n’ai guère eu l’occasion de rencontrer Dieudonné, sauf une fois ou deux en coup de vent.) Bien sûr, je n’y accordais aucune attention particulière au niveau conscient — c’était tout juste une particularité un peu touchante, par moments presque comique, de la personnalité expansive de mon collègue, aîné et ami. Ce qui m’importait par contre, c’était d’avoir trouvé en lui le collaborateur parfait, rêvé pourrais-je dire, pour mettre noir sur blanc avec un soin méticuleux, un soin amoureux, ce qui devait servir de fondements pour les vastes perspectives que je voyais s’ouvrir devant moi. C’est en cet instant seulement où j’évoque l’un et l’autre que le lien m’apparaît soudain : ce qui faisait de Dieudonné le serviteur rêvé d’une grande tâche, que ce soit au sein de Bourbaki ou dans la collaboration qui a été la nôtre pour un autre grand travail de fondations, était la générosité, l’absence de toute trace de vanité, dans son travail et dans le choix de ses grands investissements. Constamment je l’ai vu s’effacer derrière les tâches dont il s’est fait le serviteur, leur prodiguant sans compter une énergie inépuisable, sans y chercher aucun retour. Nul doute que sans rien y chercher, il trouvait dans son travail et dans la générosité même qu’il y mettait une plénitude et un épanouissement, que tous ceux qui le connaissent ont dû sentir.
Le ravissement de la découverte que j’ai si souvent senti rayonner de sa personne, s’associe immédiatement en moi à un semblable ravissement, dont il m’est arrivé d’être témoin chez un tout jeune enfant. Il y a deux souvenirs qui se pressent en moi — tous deux me font retrouver ma fille toute petite. Dans la première image, elle doit avoir quelques mois, ça devait être tout juste qu’elle commençait à faire du quatre-pattes. Elle avait dû se traîner du morceau de gazon où on l’avait assise vers une allée de graviers. Elle découvrait les petits graviers, dans une extase muette — et agissante, les empoignant à pleines mains pour les mettre à sa bouche ! Dans l’autre image elle devait avoir un an ou deux, quelqu’un venait de jeter des granulés dans un bocal de poissons rouges. [◊ 99] Les poissons s’empressaient à qui mieux mieux de nager vers eux, la gueule grande ouverte, pour ingurgiter les minuscules miettes jaunes en suspension qui descendaient lentement dans l’eau du bocal. La petite ne s’était jamais rendu compte avant que les poissons mangeaient comme nous. C’était en elle comme un éblouissement soudain, s’exprimant en un cri de pur ravissement : « Regarde maman, ils mangent ! » Il y avait de quoi s’émerveiller en effet — elle venait de découvrir en un éclair subit un grand mystère : celui de notre parenté à tous les autres êtres vivants…
Il y a dans le ravissement d’un petit enfant une force communicative qui échappe aux mots, une force qui rayonne de lui et qui agit sur nous, alors que nous faisons de notre mieux, le plus souvent, pour nous y dérober. En les moments de silence intérieur, on sent cette force présente dans l’enfant à tout moment. En certains moments son action est plus forte seulement qu’en d’autres. C’est chez le nouveau-né, dans les premiers jours et mois de la vie, que cette sorte de « champ de force » autour de l’enfant est le plus puissant. Le plus souvent, il reste sensible tout au long de l’enfance, en s’effilochant au fil des ans jusqu’à l’adolescence, où souvent déjà il semble ne plus en rester trace. On peut le trouver pourtant rayonner autour de personnes de tout âge, en des moments privilégiés chez certains, ou chez de rares autres comme une sorte de haleine ou de halo qui entoure leur personne à toute heure. J’ai eu la grande chance de connaître une telle personne dans mon enfance, un homme, décédé maintenant.
Je songe aussi à cette autre force, ou puissance, que l’on sent parfois rayonner d’une femme, en les moments surtout où elle est épanouie en son corps, en communion avec lui. Le mot qui me vient souvent est « beauté », qui en évoque un aspect. C’est une beauté qui n’a rien à voir avec des canons de beauté ou de soi-disant « perfection », elle n’est pas le privilège d’une jeunesse, ou d’une maturité. Elle est le signe plutôt d’un accord profond en la personne. Cet accord reste fragmentaire souvent, et pourtant il se manifeste par ce rayonnement, signe d’une puissance. C’est une force qui nous attire vers le centre dont elle émane — ou plutôt, elle appelle en nous une pulsion profonde de retourdans le corps de la Femme-Mère dont nous sommes sortis, à l’aube de notre vie. Son action est d’une puissance parfois irrésistible, bouleversante quand elle émane de la femme aimée. Mais pour celui qui ne s’y ferme pas délibérément, [◊ 100] elle est sensible en toute femme qui laisse s’épanouir en elle cette beauté, cet accord profond.
La force qui rayonne de l’enfant est proche parente de cette force qui émane de la femme qui s’aime en son corps. L’une constamment naît de l’autre, comme l’enfant constamment naît de la Mère. Mais la nature de la force de l’enfance n’est pas celle d’une attirance, pas plus que celle d’une répulsion. L’action humble et discrète que cette force exerce sur celui qui ne se dérobe pas à elle, est une action de renouvellement.
(39) Belle de nuit, belle de jour — ou les écuries d’Augias
Le souvenir de l’émerveillement en un de mes enfants se situe tout à la fin des années 1950 et tout au début des années 1960. S’il ne m’est pas resté de semblable souvenir pour les autres enfants qui sont nés par la suite, c’est peut-être que ma propre capacité d’émerveillement s’était émoussée, que j’étais devenu trop lointain pour communier en le ravissement d’un de mes enfants, ou pour en être seulement témoin.
Je n’ai jamais songé encore à suivre les vicissitudes de cette capacité dans ma vie, de mon enfance jusqu’à aujourd’hui. Sûrement il y aurait là un fil conducteur, un « détecteur » d’une grande sensibilité. Si je n’ai jamais songé à suivre ce fil, c’est sûrement que cette capacité est d’une nature si humble, d’aspect si insignifiant presque, que l’idée ne me serait guère venue d’y accorder une attention particulière, absorbé que j’étais à découvrir et à sonder ce que j’appelais « les grandes forces » dans ma vie (qui continuent aujourd’hui encore à s’y manifester). Pourtant, cette capacité d’aspect si humble fournit un signe entre tous de la présence ou de l’absence de la « force » en nous la plus rare et du plus grand prix…
Je n’ai jamais été entièrement coupé de cette force, à travers toute ma vie d’adulte. Quelque aride par ailleurs qu’ait pu devenir ma vie, je retrouvais dans l’amour l’émerveillement de l’enfant, le ravissement de la découverte. À travers bien des déserts, la passion de l’amour est resté le lien vivant et vigoureux avec quelque chose que j’avais quitté, un cordon ombilical qui continuait en silence à me nourrir d’un sang chaud et généreux. Et pendant longtemps aussi l’émerveillement en la femme aimée était inséparable de l’émerveillement en les nouveaux êtres qu’elle enfantait — ces êtres tout neufs, infiniment délicats et intensément vivants qui attestaient et héritaient de sa puissance.
[◊ 101] Mais mon propos ici est surtout de suivre tant soit peu les vicissitudes de cette « force d’innocence » à travers ma vie de mathématicien, à l’époque où j’ai fait partie du « monde des mathématiciens », de 1948 à 1970. Sûrement, l’émerveillement n’a jamais imprégné ma passion mathématique à un point comparable comme dans la passion d’amour. Chose étrange, si j’essaye de me souvenir d’un moment particulier de ravissement ou d’émerveillement, dans mon travail mathématique, je n’en trouve aucun ! Mon approche des mathématiques, depuis l’âge de dix-sept ans quand j’ai commencé à m’y investir à fond, a été de me poser des grandes tâches. C’étaient toujours, dès le début, des tâches de « mise en ordre », de grand nettoyage. Je voyais un apparent chaos, une confusion de choses hétéroclites ou de brumes parfois impondérables, qui visiblement devaient avoir une essence commune et receler un ordre, une harmonie encore cachée qu’il s’agissait de dégager par un travail patient, méticuleux, souvent de longue haleine. C’était un travail souvent à la serpillère et au balais-brosse, pour la grosse besogne qui déjà absorbait une énergie considérable, avant d’en venir aux finitions au plumeau, qui me passionnaient moins mais qui avaient aussi leur charme et, en tout cas, une évidente utilité. Il y avait dans le travail au jour le jour une satisfaction intense de voir peu à peu se dégager cet ordre qu’on devinait, qui toujours se révélait plus délicat, d’une texture plus riche que ce qui avait été entrevu et deviné. Le travail a été riche constamment en épisodes imprévus, surgissant le plus souvent de l’examen de ce qui pouvait sembler un détail infime et qu’on avait jusque-là négligé. Souvent le fignolage de tel « détail » jetait une lumière inattendue sur le travail fait des années auparavant. Parfois aussi, il conduisait à des intuitions nouvelles, dont l’approfondissement devenait l’objet d’une autre « grande tâche ».
Ainsi, dans mon travail mathématique (à part « l’année pénible » vers 1954 dont j’ai eu occasion de parler), il y avait un suspense continuel, l’attention constamment était maintenue en haleine. La fidélité à mes « tâches » m’interdisait d’ailleurs des échappées trop lointaines, et je rongeais mon frein dans une impatience d’être arrivé au bout de toutes et m’élancer enfin dans l’inconnu, le vrai — alors que la dimension de ces tâches était devenue telle déjà, que pour les mener à bonne fin, même avec l’aide de bonnes volontés qui avaient fini par arriver à la rescousse, le restant de mes jours n’y aurait pas suffi !
Mon principal guide dans mon travail a été la recherche constante d’une cohérence parfaite, d’une harmonie complète que je devinais derrière la surface [◊ 102] turbulente des choses, et que je m’efforçais de dégager patiemment, sans jamais m’en lasser. C’était un sens aigu de la « beauté », sûrement, qui était mon flair et ma seule boussole. Ma plus grande joie a été, moins de la contempler quand elle était apparue en pleine lumière, que de la voir se dégager peu à peu du manteau d’ombre et de brumes où il lui plaisait de se dérober sans cesse. Certes, je n’avais de cesse tant que je n’étais parvenu à l’amener jusqu’à la plus claire lumière du jour. J’ai connu alors, parfois, la plénitude de la contemplation, quand tous les sons audibles concourent à une même et vaste harmonie. Mais plus souvent encore, ce qui était amené au grand jour devenait aussitôt motivation et moyen d’une nouvelle plongée dans les brumes, à la poursuite d’une nouvelle incarnation de Celle qui restait à jamais mystérieuse, inconnue — m’appelant sans cesse, pour La connaître encore…
Le plaisir et le ravissement de Dieudonné était surtout, il me semble, de voir la beauté des choses se manifester en pleine lumière, et ma joie a été avant tout de la poursuivre dans les replis obscurs des brumes et de la nuit. C’est là peut-être la différence profonde entre l’approche de la mathématique chez Dieudonné et chez moi. Le sens de la beauté des choses, pendant longtemps tout au moins, n’a pas dû être moins fort en moi qu’en Dieudonné, alors qu’il s’est peut-être émoussé au cours des années 1960, sous l’action d’une fatuité. Mais il semblerait que la perception de la beauté, qui se manifestait chez Dieudonné par l’émerveillement, prenait chez moi des formes différentes : moins contemplatives, plus entreprenantes, moins manifestes aussi au niveau de l’émotion ressentie et exprimée. S’il en est ainsi, mon propos serait donc de suivre les vicissitudes de cette ouverture en moi à la beauté des choses mathématiques, plutôt que du mystérieux « don d’émerveillement ».
(40) La mathématique sportive
Il est assez clair que l’ouverture à la beauté des choses mathématiques n’a jamais entièrement disparu en moi, même en les années 1960 jusqu’en 1970, où la fatuité a pris progressivement une place grandissante dans ma relation à la mathématique et aux autres mathématiciens. Sans un minimum d’ouverture à la beauté des choses, j’aurais été bien incapable de « fonctionner » comme mathématicien, même à un régime des plus modestes — et je doute que quiconque puisse faire travail utile en mathématiques, s’il ne reste vivant en lui, tant soit peu, ce sens de la beauté. Ce n’est pas tant, me semble-t-il, une [◊ 103] prétendue « puissance cérébrale » qui fait la différence entre tel mathématicien et tel autre, ou entre tel travail et tel autre du même mathématicien ; mais plutôt la qualité de finesse, de délicatesse plus ou moins grande de cette ouverture ou sensibilité, d’un chercheur à un autre ou d’un moment à l’autre chez le même chercheur. Le travail le plus profond, le plus fécond est celui aussi qui atteste de la sensibilité la plus déliée pour appréhender la beauté cachée des choses (36).
S’il en est ainsi, il faut croire que cette sensibilité a dû rester vive en moi jusqu’à la fin, par moments tout au moins, puisque c’est à la fin des années 19601 que j’ai commencé à entrevoir et à dégager tant soit peu la chose mathématique la plus cachée, la plus mystérieuse qu’il m’ait été donné de découvrir — cette chose que j’ai nommée « motif ». C’est celle aussi qui a exercé la plus grande fascination sur moi dans ma vie de mathématicien (si j’excepte certaines réflexions des toutes dernières années, d’ailleurs intimement liées à la réalité des motifs). Nul doute que si ma vie tout à coup n’avait pris un cours entièrement imprévu, m’entraînant bien loin hors du monde serein des choses mathématiques, j’aurais fini par suivre l’appel de cette fascination puissante, laissant là les « tâches » qui m’avaient jusque-là maintenu prisonnier !
Peut-être puis-je dire que dans la solitude de ma chambre de travail, le sens de la beauté est resté égal à lui-même jusqu’au moment de mon premier « réveil » en 1970, sans être affecté vraiment par la fatuité qui marquait si souvent les relations à mes congénères ? Un certain « flair » a même dû s’affiner avec les années, au contact journalier et intime avec les choses mathématiques. La connaissance intime que nous pouvons avoir des choses, qui parfois nous permet d’appréhender au-delà de ce que nous connaissons dans l’instant et pénétrer plus avant dans la connaissance — cette connaissance ou cette maturité, et ce « flair » qui en est le signe le plus visible, est proche parente de l’ouverture à la beauté et à la vérité des choses. Elle favorise, elle stimule une telle ouverture, et elle est somme et fruit de tous les moments d’ouverture, de tous les « moments de vérité » qui ont précédé.
Ce qu’il me reste donc à examiner, c’est dans quelle mesure une sensibilité spontanée à la beauté a été perturbée plus ou moins profondément, aux moments où elle avait eu l’occasion de se manifester dans ma relation avec tel ou tel collègue.
[◊ 104] Ce que me livre la mémoire à ce sujet ne se condense pas en un fait tangible et précis, que je pourrais ici rapporter de façon plus ou moins circonstanciée. Le souvenir ici encore se borne à une sorte de brouillard, qui me livre pourtant une impression d’ensemble qu’il me faut essayer de cerner. C’est l’impression qu’a laissée en moi une certaine attitude intérieure, qui a dû finir par devenir comme une seconde nature, et qui se manifestait chaque fois que je recevais une information mathématique sur quelque chose qui était plus ou moins « dans mes cordes ». À vrai dire, par un certain aspect relativement anodin, cette attitude a dû être mienne de tout temps, elle fait partie d’un certain tempérament, et j’ai eu l’occasion de l’effleurer en passant. Il s’agit de ce réflexe, de ne consentir d’abord à prendre connaissance que d’un énoncé, jamais de sa démonstration, pour essayer tout d’abord de le situer dans ce qui m’est connu, et de voir si en termes de ce connu l’énoncé devient transparent, évident. Souvent cela m’amène à reformuler l’énoncé de façon plus ou moins profonde, dans le sens d’une plus grande généralité ou d’une plus grande précision, souvent aussi les deux à la fois. C’est seulement lorsque je n’arrive pas à « caser » l’énoncé en termes de mon expérience et de mesimages, que je suis prêt (presque à mon corps défendant parfois !) à écouter (ou lire…) les tenants et aboutissants qui parfois donnent « la » raison de la chose, ou tout au moins une démonstration, comprise ou non.
C’est là une particularité de mon approche de la mathématique, qui me distinguait, il me semble, de tous les autres membres de Bourbaki au temps où je faisais partie du groupe, et qui me rendait pratiquement impossible de m’insérer comme eux dans un travail collectif. Cette particularité a sûrement constitué aussi un handicap dans mon activité d’enseignant, handicap qui a dû être ressenti par tous mes élèves jusqu’à aujourd’hui où (l’âge aidant) elle a fini par s’assouplir quelque peu.
Ce trait en moi est sûrement déjà dans le sens d’un défaut d’ouverture. Elle implique une ouverture partielle seulement, prête à accueillir uniquement ce qui « vient à point », ou du moins très réticente dans l’accueil de tout le reste. Dans le choix de mes investissements mathématiques, et du temps que je consens à consacrer à telles informations imprévues ou telles autres, ce propos délibéré de « fermeture partielle » est aujourd’hui plus fort que jamais. Elle est même une nécessité, si je veux pouvoir suivre l’appel de ce qui me fascine [◊ 105] le plus, sans pour autant donner encore « ma vie à dévorer » à dame mathématique !
Le « brouillard » pourtant me restitue plus que cette particularité, dont j’ai fini par me rendre compte depuis quelques années déjà (mieux vaut tard que jamais !). À un certain moment, ce réflexe est devenu comme un point d’honneur ; ce serait bien le diable si je n’arrive pas à « avoir » cet énoncé (à supposer qu’il ne m’était pas déjà bien familier) en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire ! Si c’était un illustre inconnu qui était auteur de l’énoncé, il y avait en plus cette nuance : il ne manquerait plus que ça, que moi(qui suis censé être dans le coup, après tout !) n’aie pas déjà tout ça dans mes manches ! Et bien souvent en effet je l’avais, et au-delà — mon attitude aurait eu tendance alors à aller dans le sens : « Bon, vous pouvez aller vous rhabiller — vous reviendrez quand vous aurez fait un peu mieux ! »
C’était justement là mon attitude dans le cas du « jeune blanc-bec qui marchait dans mes plates-bandes ». Je ne saurais même pas jurer que dans ce qu’il faisait, il n’y avait pas des détails intéressants qui n’étaient pas couverts par ce que j’avais fait dans mes « notes secrètes » — c’est là chose accessoire d’ailleurs2. Finalement, cet épisode éclaire également la question que j’examine ici ; celle d’une perturbation profonde de cette ouverture à la beauté des choses mathématiques. On aurait dit qu’à partir du moment où j’avais « fait » telle chose, sa beauté avait disparu pour moi, et qu’il ne restait qu’une vanité qui en réclamait crédit et bénéfice. (Sans que je daigne pourtant prendre le temps de le publier — il est vrai qu’il y en aurait eu trop.) C’était une attitude typique de possession, analogue à celle d’un homme qui, ayant connu une femme, ne sent plus sa beauté et court cent autres sans souffrir pour autant qu’un autre la connaisse. C’était là une attitude que je réprouvais dans la vie amoureuse, me croyant loin au-dessus d’une telle vanité, tout en me gardant bien de constater ce fait évident que c’était bel et bien là mon attitude vis-à-vis de la mathématique !
J’ai comme une impression que ces dispositions grossières de compétition, des dispositions « sportives » si on peut dire, sur lesquelles je viens de mettre le doigt dans ma personne, devaient commencer à devenir courantes dans « mon » milieu mathématique, vers le moment où elles étaient courantes en moi. Je serais bien en peine de situer dans le temps le moment de leur apparition, ou celui où elles sont devenues comme une partie intime de l’air qu’on respirait dans ce [◊ 106] milieu ou celui que mes élèves respiraient au contact de ma personne. La seule chose que je crois pouvoir dire, c’est que cela doit se placer dans les années 1960, peut être dès les débuts des années 1960, ou la fin des années 1950. (S’il en est ainsi, tous mes élèves y ont eu droit — c’était pour eux à prendre ou à laisser !) Pour pouvoir le situer, il me faudrait d’autres cas précis, qui en ce moment échappent totalement à mon souvenir.
Cette humble réalité était bien entendu en contraste complet avec la noble image que je me faisais de ma relation aux mathématiques, et aux jeune chercheurs en général. Le subterfuge grossier qui m’a servi à me berner moi-même était d’inspiration méritocratique : pour cette image, tout ce que je retenais, c’était la relation à mes élèves (lesquels contribuaient à mon prestige, dont ils étaient les plus nobles fleurons !), et aux jeunes mathématiciens particulièrement brillants, dont j’avais su reconnaître les mérites et que je traitais sur un pied d’égalité tout comme mes élèves, sans attendre que leur tête soit couronnée de lauriers (ce qui bien sûr n’a pas tardé — on a le « flair » ou on ne l’a pas !). Quand aux jeunes qui n’avaient l’heur ni d’être parmi mes élèves, ou parmi ceux d’un de mes amis, ni d’être de jeunes génies, je ne me préoccupais nullement de savoir quelle était ma relation à eux. Ils ne comptaient pas.
Je crois que cette réalité-là était le plus souvent assouplie, tempérée, quand je me trouvais mis en relation personnelle avec le jeune chercheur, soit que je le rencontrais à mon séminaire, soit qu’il s’était adressé à moi par lettre. Il se peut que le cas du « jeune blanc-bec » soit de ce point de vue un cas un peu à part, exceptionnel. Il me semble que pour les chercheurs dont je viens de parler, je devais les considérer un peu comme s’étant mis « sous ma protection », et cela devait réveiller en moi une attitude plus bienveillante. Dans ce cas aussi, mon désir de me mettre en avant pouvait trouver un exutoire, en faisant mes commentaires à l’intéressé et en lui faisant des suggestions pour reprendre son travail dans une optique peut-être plus vaste, ou en allant plus au fond des choses. Dans un tel cas, il y a des chances que le jeune chercheur, qui pour un temps limité prenait un peu figure d’élève, y trouvait lui aussi son compte, et qu’il gardait un bon souvenir de sa relation à moi. (Tout écho dans un sens ou dans l’autre qui me parviendrait à ce sujet serait bienvenu.)
J’ai pensé ici surtout au cas de chercheurs plus jeunes, alors que [◊ 107] l’attitude « sportive » n’était nullement limitée à ma relation à ceux-ci, il va sans dire. Mais c’est dans la relation aux jeunes chercheurs, sûrement, que l’impact aussi bien psychologique que pratique d’un mathématicien en vue a tendance à être le plus fort, le plus chargé de conséquences pour leur future vie professionnelle.
(41) Fini le manège !
Je me suis arrêté cette nuit sur un sentiment de soulagement, de grande satisfaction, le contentement de celui qui n’a pas perdu son temps ! Je me sentais léger soudain, et joyeux — une joie un peu malicieuse par moments, fusant en rires espiègles — un rire de garnement blagueur. Pourtant je n’avais pas fait grand-chose au fond, j’avais tout juste regardé un épisode déjà « connu », celui du fameux « blanc-bec qui… », sous un angle un peu différent. Un angle montrant ma relation à la mathématique elle-même, en certaines circonstances, non seulement ma relation à des mathématiciens. Il n’en a pas fallu plus pour qu’un mythe qui m’avait été cher parte en fumée.
À vrai dire, ce n’est pas la première fois que je regardais ma relation à la mathématique. Il y a deux ans et demi j’avais été conduit déjà à y consacrer quelques semaines ou mois. Je m’étais alors rendu compte (entre autres choses) de l’importance des forces égotiques, des forces d’autoagrandissement, dans mon investissement passé dans les maths. Mais la nuit dernière je venais de mettre le doigt sur un aspect qui m’avait alors échappé. Maintenant que je reviens là-dessus, je m’aperçois que cet aspect-là, l’aspect donc de l’attitude jalousedans ma relation aux maths, rejoint la découverte « toute bête » qui était venue en dénouement de la première nuit où j’ai « médité » (méditant alors sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose…). Il est bien possible que cela ait eu sa part dans cette exultation joyeuse qui a suivi. Même si ce n’était pas perçu consciemment, c’était un peu comme la reconfirmation, sous un jour nouveau, de quelque chose que j’avais découvert naguère — et le plaisir alors est le même qu’en mathématique, quand sans l’avoir cherché on tombe, par un biais entièrement différent, sur quelque chose qu’on connaît, qu’on a trouvé peut-être des années avant. À chaque fois cela s’accompagne d’un sentiment d’intime satisfaction, alors que se révèle une nouvelle fois l’harmonie des choses, et qu’en même temps se renouvelle peu ou prou la connaissance que nous en avons.
[◊ 108] De plus, je crois que cette fois, j’ai bel et bien « fait le tour » ! Ça faisait des jours que je sentais bien qu’il restait encore quelque chose à tirer au jour, sans savoir dire très clairement quoi. Je n’ai pas essayé de forcer, je sentais qu’il n’y avait qu’à laisser venir, en laissant se dérouler librement le fil que je suivais, à travers des paysages à la fois familiers et imprévus. Imprévus, parce que je n’avais jamais pris la peine jusqu’à maintenant de les regarder. C’est au pas de promenade que je me suis approché du « point chaud » qui restait. Et je crois bien que c’est le dernier, dans le voyage que je viens de faire et qui touche à sa fin.
Et j’ai eu l’impression, sitôt arrivé à ce point, de celui qui arrive à un belvédère, d’où il voit se déployer le paysage qu’il vient de parcourir, dont à chaque moment il ne pouvait encore percevoir qu’une portion. Et il y a maintenant cette perception d’étendue et d’espace, qui est une libération.
Si j’essaye de formuler par des mots ce que me livre le paysage devant moi, il vient ceci : tout ce qui m’est venu, et souvent malvenu et mal accueilli, dans ma vie de mathématicien en ces dernières années, est récolte et message de ce que j’ai semé, aux temps où je faisais partie du monde des mathématiciens.
Bien sûr, cette chose-là, je me la suis dite et redite bien des fois au cours de ces années, et dans ces notes même que je viens d’écrire. Je me le suis dit, par analogie un peu avec d’autres récoltes qui me sont venues avec insistance, que j’ai longtemps récusées et que j’ai fini par accueillir et faire miennes. Dès la première que j’ai ainsi accueillie, avant même que je connaisse la méditation, j’ai compris que toute récolte devait avoir son sens, et que rechigner ne faisait qu’éluder un sens et reculer l’échéance d’un dénouement. Cette connaissance m’a été précieuse, car elle m’a gardé souvent de la pitié de moi, et de l’indignation vertueuse qui souvent en est une forme déguisée. Cette connaissance est en moi comme une demi-maturité, qui ne met nullement fin encore au réflexe invétéré de refuser les récoltes quand elles paraissent amères. Quand je me dis « rien ne sert à rechigner », la récolte n’est pas accueillie pour autant. Je ne me prends pas en pitié ni ne m’indigne peut-être, et pourtant je « rechigne » ! Tant que le plat n’est pas mangé, il n’est pas accueilli — et ne pas manger ; c’est rechigner.
Accueillir et manger est un travail : une certaine énergie [◊ 109] « travaille », un travail se fait au grand jour ou dans l’ombre, quelque chose se transforme… Alors que rechigner est le gaspillage d’une énergie qui se disperse — à « rechigner » ! Et on ne peut faire l’économie du travail de manger, de digérer, d’assimiler. Le seul fait de passer à travers des événements, de « faire » ou « acquérir » une expérience, n’a rien de commun avec un travail. C’est simplement un matériaupossible pour un travail qu’on est libre de faire, ou de ne pas faire. Depuis trente-six ans que j’ai rencontré le monde des mathématiciens, j’ai fait usage de cette liberté-là que j’ai, en éludantun travail, alors que le matériau, la substance à manger et à digérer augmentait d’année en année. Ce sentiment de libération joyeuse que j’éprouve depuis hier est le signe sûrement que le travail qui était devant moi, que je repoussais sans cesse en faveur d’autres travaux ou tâches, vient enfin d’être fait. Il était temps en effet !
Il est trop tôt encore pour être assuré qu’il en est bien ainsi, qu’il ne reste pas quelque recoin obscur et tenace qui aurait échappé à mon attention, sur lequel il me faudra revenir. Mais il est vrai aussi que ce sentiment de libération ne trompe pas — chaque fois que je l’ai ressenti dans ma vie, j’ai pu constater par la suite qu’il était bien le signe d’une libération, en effet ; de quelque chose de durable, d’acquis, fruit d’une compréhension, d’une connaissance qui est devenue une part de moi-même. Je suis libre, s’il me plaît, d’ignorer cette connaissance, l’enterrer où je veux et comme je veux. Mais il n’est au pouvoir de moi ni de personne de la détruire, pas plus qu’on ne peut détruire la maturité d’un fruit, le faire revenir à un état de verdeur qui n’est plus le sien.
C’est un grand soulagement de voir confirmé, une nouvelle fois, que je ne suis pas « meilleur » que les autres. Bien sûr, ça aussi, c’est une chose que je me répète assez souvent — mais répéteret voirn’est pas pareil, décidément ! À défaut de l’innocence et de la mobilité de l’enfant, qui voit comme il respire, souvent pour voir l’évidence il faut un travail — et voilà, c’est fait, j’ai fini par voircelle-ci : je ne suis pas « meilleur » que tels collègues ou ex-élèves qui, il y a quelques jours encore, me « coupaient le souffle » ! Qu’on juge du poids dont me voilà débarrassé ! C’est peut-être gratifiant d’une certaine façon de se croire meilleur que les autres, mais c’est aussi très fatigant. C’est un gaspillage d’énergie extraordinaire même — comme chaque fois qu’il s’agit de maintenir une fiction. On s’en rend [◊ 110] rarement compte, mais il en faut déjà de l’énergie, rien que pour maintenir la fiction contre vents et marées, alors que l’évidence à chaque pas clame dans mes oreilles soigneusement bouchées que c’est du bidon, regarde donc, idiot ! C’est peut-être un travail parfois de voir, mais quand il est fait, il est fait. Ça fait l’économie une bonne fois pour toutes de me promener comme ça en me bouchant à tout bout de champ yeux et oreilles, faut le faire ça aussi ! et de m’affliger comme d’un intolérable outrage chaque fois que quelque chose me tombe dessus que j’avais posé là par mégarde.
Ras-le-bol de ce manège ! Quand on a vu le manège, on en est déjà sorti. On a payé, d’accord, j’ai le droit d’y tourner à perpète, et même le devoir qu’à cela ne tienne, tout le monde me le dira : droit, devoir — à la tête du client. C’est très fatigant aussi tous ces droits qui sont des devoirs et tous ces devoirs qui sont des droits, qui me collent après quand je me prends pour meilleur que les autres. C’est normal après tout, quand on est meilleur, on encaisse discrètement (ça, c’est les « droits ») et on « paye », on fait tout son devoir pour l’honneur de l’esprit humain et de la mathématique — c’est très beau c’est vrai, honneur, esprit, mathématique qui dit mieux, bravo ! bis ! C’est très beau, d’accord, mais c’est aussi très fatigant, ça finit par donner le torticolis. J’ai eu mon torticolis et maintenant ça suffit comme ça — je laisse la place aux autres pour se tenir raides.
C’est normal aussi (puisque je parlais d’élèves) que l’élève dépasse le maître. Je m’en étais offusqué, j’avais de l’énergie à gaspiller ! Fini tout ça !
Quel soulagement !
Footnotes
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(8 août) Vérification faite, il apparaît que les débuts de ma réflexion sur les motifs se placent aux débuts, non à la fin des années 1960. ↩
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(8 août) Il m’est apparu depuis que cette chose n’est pas si « accessoire » que ça, qu’elle constitue la ligne de passage de l’« attitude sportive » à un début de malhonnêteté, ligne qu’il m’est peut-être arrivé de franchir… ↩
VI — 收获
概要
(33) 短评——或新伦理
诚然,一条职业道德规范唯有通过内在的态度才能获得其意义,这种态度是它的灵魂。它无法创造出它所力图表达的那种尊重与公正的态度;它至多只能有助于这种态度在一个该规范享有普遍共识的环境中得以持久。在缺乏内在态度的情况下,即使该规范被挂在嘴边,它也失去了全部意义,全部价值。任何诠释,无论多么审慎、多么细致,都改变不了这一点。
我的一位昔日友人和同伴最近客气地向我解释说,在当今时代,唉,由于众所周知的数学文献产量过度膨胀,“人们”无论愿意与否,都绝对不得不对撰写并提交发表的论文进行严格筛选,只发表其中一小部分。他说这话时带着一种真诚遗憾的神情,仿佛他自己也是这种不可避免的命运的受害者——还有点像他在说他自己也是”法国六七个人”之一时的神情,对,就是那决定哪些文章将被发表、哪些不会的六七个人,唉,不幸但事实如此!随着年岁增长而变得不那么健谈,我只限于默默倾听。关于这个话题本有很多可说,但我知道那将是白费口舌。一两个月后,我得知这位同事几年前曾拒绝推荐某一篇短评在《报告》(CR)上发表,[◊ 81]其作者和主题(大约七八年前我向他提出的)都让我牵挂。作者花了两年时间发展这个主题,诚然它并不时髦(尽管在我看来它仍然具有现实意义)。我认为他做得非常出色(提交为第三阶段(3ecycle)博士论文)。我并非这位年轻研究者的”老板”——他天赋出众(我不知道他是否会继续将才华应用于数学,鉴于这样的遭遇……),而他在完全未与我接触的情况下完成了工作。但同样真实的是,所发展主题的来源不可能有任何疑问;他一开始就处境不利,可怜的人,而且肯定浑然不觉!这位同事倒还注重形式,至少如此,而我对他的期待也不低于此,“真诚地遗憾但您理解……”。一名初出茅庐且充满动力的研究者两年的工作,换来《报告》(CR)上三页的短评——它又花了多少公共资金呢?这种荒谬显而易见,两者之间的巨大失衡。但如果愿意审视深层动机,这种荒谬肯定就会消失。只有这位同事兼昔日故友能够探查他自己的动机,正如只有我能够探查我自己的。但无需走得太远,我就清楚地知道,你要知道,需要节省的既不是数学文献的过度膨胀,也不是公共资金(或《报告》(CR)中某个想象的”未知读者”的耐心)……
同一篇投给《报告》(CR)的短评已经有过”荣幸”被提交给”法国六七个人”中的另一位,他将其退回给作者的”老板”,因为这些数学”让他不感兴趣”(原话!)。(老板,反感但谨慎,自身处境也相当脆弱,两次都宁愿忍气吞声也不愿得罪人……)有机会与这位同事兼昔日学生谈及此事时,我得知他费心仔细阅读并思考了所提交的短评(它想必让他想起许多回忆……),并且认为其中某些陈述(énoncé)本可以用对使用者更友好的方式呈现。然而他不屑于浪费宝贵时间向当事人提交他的意见:这位显赫人物的一刻钟,相比一名无名青年研究者两年的工作!数学确实足够让他”感兴趣”到借此机会重新接触短评中所研究的情境(这情境不可能不在他心中,正如在我心中一样,激起一个丰富的[◊ 82]各种几何联想),吸收所给出的描述,然后,鉴于可以毫不费力地其学识素养和其手段,发现其中的笨拙之处或漏洞。他没有浪费时间:他对某一数学情境的认识因一名初试身手的研究者两年的认真工作而变得精确和丰富;这份工作大师当然也有能力在几天内完成(大致框架且无需证明(démonstration))。做完这些之后,人们记起自己是谁——案子已经判了,无名先生两年的工作只配扔进垃圾桶……
有些人当那阵风吹过时毫无感觉——但时至今日,我仍为之屏息。这在那情境下想必是预期的效果之一(鉴于那拒绝措辞的精致形式),但肯定不是唯一的效果。在同一访谈中,这位昔日旧友带着一种谦逊的自豪神情向我坦言,他只接受在「所述结果令他感到惊讶,或者他不知道如何证明它们」(27)。这大概就是他发表作品甚少的原因之一。倘若他将自己的标准应用于自身,他便根本不会发表任何东西。(诚然,以他目前的处境,他完全无需如此。)他通晓一切,想必既难以让他感到惊讶,也难以找到一件他可证明却不知如何证明之事。(二十年间,这两者于我不过遇上两三次,且近十到十五年来再未有过!)他显然为自己的「品质」标准感到自豪,这使他成为在数学家这一行当中将严谨推至极致要求的捍卫者。我在其中看到了一种无懈可击的自满,以及不止一次在微笑和善的天真谦逊外表之下,对他人毫不掩饰的轻蔑。我也看到,他从中获得了极大的满足。
这位同事的情况是我在「新伦理」的代表中所见到的最极端的例子。但这并不妨碍它具有典型性。在这里同样,无论是我所叙述的那个事件,还是为之合理化的信念宣言,都包含着一种乌布式的荒谬,以简单的常识来衡量——其规模如此巨大,以至于这位头脑异常杰出的昔日旧友,以及肯定还有许多地位不那么显赫的同事(他们只满足于不找他提交报告给CR)都再也看不见了。因为要看见,至少得去看。当人们费心去审视动机(尤其是他自己的动机)时,[◊ 83]那么荒谬之处便暴露在光天化日之下,同时它们也不再荒谬,显露出它们卑微而明显的含义。
如果说近年来我经常在面对某些态度尤其是某些行为时感到如此痛苦,那一定是由于我隐约在其中辨认出了一种被推向极端、直至怪诞或可憎的漫画式写照——那曾是我自己的态度和行为,如今通过某位昔日学生或朋友重新回到我面前。不止一次,我内心触发了谴责、与明确指出的「恶」作斗争的旧有反射——但即便我有时屈服于此,在这里或那里,也带着一种分裂的信念。究其根本,我深知斗争仍然是在事物表面滑行,是在逃避。我的角色不是谴责,甚至不是「改善」我所处的世界,或「改善」我自己。我的天职是学习,是通过自我去认识这个世界,并通过这个世界去认识自我。如果说我的生命能给自己或他人带来任何益处,那也取决于我能否忠实于这一天职,能否与自我保持一致。是时候提醒自己这一点了,以切断内心那些老旧机制——它们此刻想推动我去为一桩事业辩护(比如某种已死的伦理),或去说服他人(或许是要让人相信取代它的某种伦理所谓的「荒谬」),而不是去探索以发现和认知,或去描述作为探索的一种方式。在写前面两三页时,除了想就当今取代旧态度的常见态度说几句话之外,并无更明确的目的,我始终对自己保持着警惕,就像一个人随时准备将自己刚写的东西一笔划掉扔进废纸篓!然而我还是会保留所写的内容——这些内容并非虚假,却造成了一种虚假的局面,因为我涉及他人多于涉及自己。我内心深处感到写作时并未学到任何东西,这肯定就是让我感到不适的原因。显然,是时候回到更具实质性的思考上来了,这种思考应当让我受益,而不是试图去教导或说服他人(28)。
(34) 淤泥与源泉
在我看来,大体上,我已经回顾了与各个年龄段、各个层次的其他数学家之间的关系,在那个我[◊ 84]还是他们世界——数学家世界——一员的时候;同时,尤其是,我通过自己的态度和行为,对今天我在其中看到的某种精神所起的作用,而这种精神肯定不是从昨天才开始的。在这场反思——或者更确切地说,这次旅程——中,我四次遇到了一些情况,在我看来它们典型地反映了我身上某些态度和模棱两可之处:自发的善意和对他人的尊重被自我的力量所扰乱,甚至被完全扫除,尤其是(至少在其中三种情况下)被一种自负。这种自负主要倚仗某种脑力所赋予我的所谓优越性,以及我对数学活动所投入的过度精力。它在一种普遍共识中找到了确认和支持,这种共识几乎毫无保留地推崇这种脑力和这种过度的投入。
在所审视的情况中,最后一种——那个「不懂规矩、踩到我地盘上的年轻人」——在我看来对当前的话题最为重要。前三种情况代表了我本人,或者说我人格的某些方面,在某个特定时期(当然也是在特定背景下)的典型特征——但是,正如我曾有机会反复说过的,我绝不认为它们是我所属环境的典型特征。我也不认为它们是当今法国数学界的典型特征——比如说,我与「不知疲倦的朋友」之间那种长期迷失的关系,在如今大概也如同当年一样不常见。然而,我在「不懂规矩的年轻人」这件事上的态度和行为,却典型地反映了今天数学界每天随处都在发生的事情。有影响力的数学家对素未谋面的年轻人展现善意和尊重,已成为极其罕见的例外——除非这个年轻人有幸是他的学生(即便如此也未必……),或是他地位相当的同事的学生并得到推荐。这无疑是我在1970年「觉醒」之后不久便已有所感知的,那次觉醒让沉默的舌头得以开口——但我当时听到的第一手见证对我来说仍然是遥远的,因为它们既不直接涉及我本人,也不涉及那些我在这个圈子里最珍视的朋友。从某个时刻起(大约1976年),我开始受到超越表面的触动,那时传回我耳中的回响[◊ 85]或者我亲眼目睹的事实,其主角是这些朋友中的某些人,甚至是已经功成名就的昔日学生,而更让我触动的是,当那些遭受恶意对待的人是我熟知的人——往往是学生(当然是「1970年以后」的学生!),他们的命运因而牵动着我。在某些情况下,毫无疑问,缺乏善意乃至公开轻蔑的态度,至少是被强化了,即便不是被直接引发的,仅仅因为某个年轻研究者是我的学生,或者他(未必是我的学生)敢于去做我昔日的朋友和其他同事乐于称之为「grothendieckeries」的事情……
那个「不懂规矩的年轻人」在1970年代初又给我写过信,非常礼貌地问我(虽然他根本没有任何义务要问我!)是否介意他发表他为某个定理找到的一个证明,他听说这个定理是我提出的,但从未发表过。我记得我用和过去一样糟糕的心情回复了他,既没有说同意也没有说不同意,而且在不了解他的证明的情况下(他当然愿意提供给我,但我毫不在意,因为我忙于我的政治活动!),暗示他的证明肯定不会对我的证明有所增益(然而,至少被写成了白纸黑字并向数学界公开,这本身就已是贡献,连同定理本身的陈述!)。这充分说明那个著名的「觉醒」仍然停留在表面,丝毫没有触动那些根植于自负和「精英统治」态度中的行为——而与此同时,我大概正在《Survivre et vivre》上那些措辞激烈的文章中Survivre et vivre,在公共辩论的发言等等中,谴责着这些行为。
这非常具体地回答了我之前悬置的一个问题。不妨在此承认这个卑微的真相:这种自负的态度在我身上绝没有被「一劳永逸」地克服,我怀疑除非死亡,它们是否有一天能被克服。如果说有什么转变,那并非源于虚荣的消失,而是源于一种好奇心的出现(或再现)——对我自身、对我身上某些态度和行为等的真实本性的好奇。正是通过这种好奇心,我才对自身虚荣的表现有了一点点觉察。这深刻地改变了某种[◊ 86]内在的动力,并由此改变了「虚荣」的效果;也就是说,改变了那种力量的效果——这股力量常常驱使我歪曲或伪造我对现实所具有的健全而敏锐的感知,目的是夸大自我、凌驾于他人之上,同时又声称并非如此。
也许某位读者会感到困惑,如同我昔日曾感到的那样,面对虚荣在我作为数学家的生活中(他或许也曾在自己的生活中偶有所见)顽固而隐秘的存在,与我称之为我的爱,或我的激情对于数学(这也许同样在他对数学、或其他某人或某事的经历中唤起回响)之间的矛盾。如果他确实感到困惑,那么他内心便具备了一切所需,可以重新触及(如同我昔日所做的那样)事物本身的现实——他能够直接认识这些现实——而非像一只被困的松鼠,在无穷无尽的词语与概念的笼子里打转。
见到浑浊之水的人,会说水和泥是一回事吗?要认识不为泥的水,只需上溯到源头,观看并饮用。要认识不为水的泥,只需登上被太阳和风晒干的河岸,掰下一块颗粒状的黏土团在手中捻碎。野心和虚荣或多或少能够调节我们在生活中给予某种激情的份额,比如对数学的激情,如果回报令其满足,便能使这种激情变得炽烈。但最炽烈的野心本身也没有能力去发现或认识最微小的事物,恰恰相反!在工作之时,当一种理解开始萌发,取得形式(forme),不断深化;当混乱之中逐渐显现出一种秩序,或者当看似熟悉的东西突然呈现出奇异、继而令人不安的面貌,直到最终矛盾爆发,颠覆了一种看似不可改变的洞见(vision)——在这样的工作中,找不到一丝野心或虚荣的痕迹。那时主导舞步的,是某种远比「自我」及其不断膨胀的饥渴(即使是对于「知识」和「认知」的饥渴)来得更深远的东西——无疑比我们的个体、甚至比我们的物种都要深远得多。
这便是那源泉,存在于我们每个人之中。
(35) 我的激情
[◊ 87]三种强烈的激情主导了我的成年生活,此外还有其他不同性质的力量。我最终认识到,这些激情是同一个深层冲动的三种表达;是认知冲动在我身上所取的三种途径,在我们的无限世界中向它敞开的无数道路之中的三条。
最先在我生活中显现的是我对数学的激情。十七岁时,刚走出高中,我放开缰绳任由一种单纯的倾向发展,它便扩展成了一种激情,主导了我此后二十五年的生活历程。我在认识第一个女人之前很久就已经「认识」了数学(除了我从出生就认识的那一位),而如今在我成熟的年纪,我发现它仍未燃尽。它不再主导我的生活,我也不再声称主导它。有时它沉睡,以至于我有时以为它熄灭了,却又在毫无预兆时重现,依然如往日般炽烈。它不再像从前那样吞噬我的生活——那时我将我的生活奉献给它吞噬。它继续在我的生命中留下深刻的印记,如同爱人在恋人身上留下的印记。
我生活中的第二种激情是对女性的追寻。这种激情常常以寻觅伴侣的面貌呈现在我面前。我一直未能将二者区分开来,直到这场追寻行将结束时,我才明白我所追寻的并不在任何地方,或者说:它就在我自身之内。我对女性的激情只有在母亲去世后才真正得以展开(在我第一次恋爱五年之后,那次恋爱诞下了一个儿子)。正是在那时,我二十九岁,建立了一个家庭,又有了三个孩子。对孩子的依恋最初是与对母亲的依恋密不可分的一部分,是那股从女性身上散发、吸引我的力量的一部分。这是爱的激情的果实之一。
我并未将这两种激情在我身上的共存体验为一种冲突,无论是起初还是后来。我必定隐约感受到了两者深层的同一性,直到第三种激情出现在我的生活中后,这一点才清晰地显现出来。然而,这两种激情对我生活的影响必然是大不相同的。对数学的爱将我吸引进一个特定的世界,即数学对象的世界,这个世界无疑有[◊ 88]它自身的「现实」,但那不是人类生活展开的世界。对数学事物的深切认知并未让我了解自己本身——更不用说了解他人——朝向数学的发现冲动只能使我远离自己和他人。有时可能会有两人或多人在这同一种冲动中相交融,但那是一种浅层次的交融,实际上使每个人既远离自身也远离他人。正因为如此,对数学的激情在我的生活中从未成为一种成熟的力量,而且我怀疑这样的激情能否促进任何人的成熟(29)。如果我曾长期给予这种激情如此过分的空间,那无疑也正是因为它让我得以逃避对冲突的认知和对自我的认知。
相反,性冲动,无论我们是否愿意,都将我们径直抛向与他人的相遇,径直抛入我们自身和他人身上的冲突之结!而我生活中对「伴侣」的追寻,则是对无冲突幸福的追寻——那并非认知冲动,也不是性冲动,如我曾乐于相信的那样,而是一场无尽的逃避,逃避对他人和我自身之中冲突的认知。(这是我必须学会的两件事之一,才能终结这场虚幻的追寻以及如影随形般相伴的不安……)幸运的是,人尽管可以逃避冲突,性却会迅速将我们拉回其中!
有一天,我不再拒绝冲突通过我所爱的或曾爱过的女人、以及通过这些爱所生的孩子而执意带给我的教诲。当我终于开始倾听和学习,并在随后的许多年里,我发现我所学到的一切,都是通过我曾爱过或正在爱着的女人们学到的(30)。直到1976年,我四十八岁时,对女性的追寻一直是我生命中唯一重要的成熟力量。如果说这种成熟只是在随后的岁月里——也就是从那时起的七年里——才得以完成,那是因为我通过一切可能的方式在阻止它(正如我从父母和我所熟知的环境中学会的那样)。这些方式中最有效的便是我对数学激情的投入。
我生命中第三大激情出现的那一天——一个[◊ 89]1976年10月的某个夜晚——学习的巨大恐惧消散了。这也是对那再平凡不过的现实的恐惧,对卑微真相的恐惧——首先是关乎我自身的,或是我所珍视之人的。奇怪的是,在四十八岁之前,我从未在这夜之前觉察到自己内心的这种恐惧。我正是在这个新激情——这认知之激情的新显现——出现的同一个夜晚发现了它。可以说,它占据了终于被承认的恐惧的位置。多年来我清楚地在他者身上看到这种恐惧,但由于一种奇怪的盲目,我却在自己身上看不到它。看的恐惧阻碍了我看到这种看的恐惧本身!我和所有人一样,强烈依附着某种自我形象,这种形象自童年以来基本未变。我所谈论的那个夜晚,也正是这个旧形象第一次坍塌了。其他相似的形象接替了它,在顽固惯性力的作用下持续数日或数月,甚至一两年,然后在审视的目光下也相继坍塌。看的懒惰常常延迟了这种新的觉醒——但恐惧看的再也没有重现。有好奇心的地方,恐惧便再无容身之地。当我对自己怀有好奇时,对于将会发现什么,我并不比想要知道一个数学情形的最终答案时更恐惧:那时会有一种愉悦的期待,有时急切却又不屈不挠,准备好接纳一切愿意到来的事物,无论预料之中还是出乎意料——一种充满激情的关注,警觉地搜寻着那些毫不含糊的迹象,它们让人在虚假、半真半假与或许为真之物的初始混乱中辨认出真实。
在对自身的好奇中,存在着爱,没有任何恐惧来扰乱它——担心我们所看到的与我们所希望看到的并不相符。而说实话,对自身的爱在这夜之前的几个月里就已悄然绽放,而这夜也正是这爱化为行动之形式、可谓进取之形式的时刻,毫不客气地推翻了服装和布景!如我所说,其他的服装和布景很快又如变魔术般重新出现,然后又被推翻,没有谩骂,没有咬牙切齿……
在这过去的七年里,这一新激情在我生命中的种种显现,最终在我眼中如同层层相逐的波浪之起伏,如同一次呼吸的吐纳[◊ 90]广阔而平静。在此并非要尝试描摹其蜿蜒多变的轨迹,或是对位中数学激情之种种显现的轨迹。我已放弃了想要调控其中任何一个的进程——如今恰恰是这两者的双重运动调控着我生命的进程——或者更准确地说,它就是这进程本身。
在新激情出现之前的几个月里——孕育与充实的月份——对女性的追寻开始改变面貌。它开始从曾浸透其中的不安中分离出来,如同一缕”气息”从压抑它的重负中解放出来,重新找回属于自己的幅度和节奏。或如同一团因缺少出口而半熄半灭的闷火,在一缕清新空气的吹拂下,突然舒展开来,化作噼啪作响、灵动而活泼的火焰!
火焰已燃烧殆尽。一种看似无法熄灭的饥饿得到了满足。两三年来,这场追寻似乎已燃尽而无灰烬残留,为两种激情的主旋律与对位旋律留下了自由的空间。一种是我年轻时的激情,三十年来它一直服务于让我与一个被否认的童年分离。另一种是我成熟之年的激情,它让我重新找到了那个孩子,以及我的童年。
(36) 欲望与冥想
我谈到的那一夜,一种新的激情取代了一种永远消散的旧恐惧,也正是我发现了冥想的那一夜。那是我第一次「冥想」之夜,是在一种迫切、紧急的需求压力下出现的,此前数日我如同被一阵阵焦虑的浪潮淹没。也许正如所有的焦虑,那是一种「起飞焦虑」,它执拗地向我指示着这样一个落差:一方面是关乎我自身的卑微而明显的现实,另一方面是一个持续了四十年、我从未质疑过的自我形象。想必一定有一种强烈的求知渴望,与巨大的逃避力量以及摆脱焦虑、像从前一样平静的欲望并存。于是开始了一场紧张的工作,持续了几个小时直到其结局,而我尚不知晓正在发生的事情的意义,更不知道我要去向何方。在这项工作的过程中,遁词一个接一个地被识别出来;或者更准确地说,正是这项工作让它们——[◊ 91]——逐一显现,每个都以一个内心确信的面貌出现,我终于费心将其白纸黑字地记下来,仿佛为了更好地让自己信服,而它此前一直停留在一种适宜的模糊之中。我满心欢喜地记下它,丝毫没有对它起丝毫戒心,它必定有某种足以诱惑我的东西——当时我正处在那种对一切深信不疑的心态中,对于这种心态来说,仅凭将未经言明的确信白纸黑字地写下来这一事实,就是其真实性不容置疑的标志,是它确有根据的证明。若非我心中有这种不避嫌(姑且不说不得体)的欲望,我是说求知的欲望,我每次都会停留在这个happy end,而正是在这种happy end的心态中结束这一阶段。然后,真倒霉!我忽然心血来潮,天知道怎么回事,想更仔细地看看我刚写得让自己完全满意的东西:它白纸黑字地写在那里,只需重读一遍!而当我带着关注,天真地重读时,我感觉有点不太对劲,并不是那么清楚,嗯哼!然后,当我费心更仔细地查看时,就变得很清楚:根本不是那么回事,简直可以说是假货,我刚刚被自己的眼睛欺骗了!这种局部的发现每次都像一个惊人的意外,「好家伙!这一手可真绝!」,一种惊喜,它带着一股新的能量重新点燃了思考。前进吧,我们终将知道事情的底细,它肯定马上就会到来,只需趁势继续下去!做个小结,盘点一下……另一个内心确信已经升起,带着「事情的真相」的全部外观,我们只求相信,这次肯定是了,还是记下来以求心安吧,况且记下如此明智而贴切的东西也是一种乐趣,真的得是心态不正才会不同意,如此明显的真诚,不能再好了,完美如斯!
这就是新的阶段终点,新的happy end,我本会满心欢喜地停在那里,要不是那个淘气到极点的坏小子又开始故伎重演,简直无可救药地,又把鼻子伸进这最新的「底细」和happy end。无法阻止他,又一轮新的阶段开始了!
就这样,在四个小时里,各个阶段一个接一个[◊ 92]一个地展开,如同一颗洋葱,我将其一层一层地剥去(这就是那晚结束时浮现在我脑海中的意象),最终终于抵达了核心——一个极其简单而显明的真理,一个老实说显而易见、然而我却用了数日数周(甚至可以说,整整一生)成功地将其掩藏在这层层相叠的「洋葱层」之下的真理。
这谦卑的真理终于显现,带来了巨大的宽慰,一场出乎意料而彻底的解脱。那一刻我知道自己触到了焦虑的症结。过去这五天的焦虑确实得到了化解、消散,转变成了刚刚在我心中形成的认识。焦虑不仅从我的眼前消失了——正如在整个冥想过程中那样,在此前的五天里也多次如此;而焦虑所转化成的认识,其性质绝非一个念头,也非我为了求得心安而作出的某种让步(就像同一夜里我此处或彼处曾经历过的那样);它也不是一种我随后采纳或获取并附加于自身的外在之物。它是一种认识——这个词的完整意义上的、第一手的认识,谦卑而显明,它从此成为我的一部分,正如我的血肉是我的一部分。而且,它以清晰而毫不含糊的言辞得到了表述——不是长篇大论,而是一个只有三四个词的极其简单的短句。这一表述是刚刚持续进行的工作的最后一步,只要这最后一步尚未迈出,它就仍然是转瞬即逝、可逆的。在这整个工作过程中,对正在形成的思绪、正在呈现的想法进行仔细的——甚至是缜密的——表述,一直是这项工作不可或缺的一部分;每一步新的出发,都是对刚刚走过的那一步的反思,而这一步通过我刚刚就此写下的书面见证而为我所知(绝无可能将其掩藏在不可靠的记忆迷雾之中!)。
在发现与解脱之后的几分钟里,我也明白了刚刚发生的事的全部意义我刚刚发现了一样东西,其价值甚至超过这些天来那谦卑的真理。这东西,就是我内心的力量,只要我[◊ 93]感兴趣,就能知晓我内心所发生之事的最终底细,知晓任何分裂、冲突的底细——从而也就有能力凭借自身之力,完全解决任何一个我能够意识到的内心冲突。恩典——正如我在前些年里倾向于相信的那样——而是通过一种工作——紧张、执着而缜密的工作,运用我平凡的官能。若说有「恩典」,它不在于我们内心冲突的突然而彻底的消失,也不在于对冲突的理解会像煮熟了似的自动送上门来(就像安乐乡里的烤鸡一般!)——而在于这份认识的渴望(désir de connaître)的存在或出现(31)。正是这渴望,在几个小时内引导并带领我抵达了冲突的核心——正如爱的渴望让我们万无一失地找到通往心爱女人最深处的道路。
无论是自我探寻还是数学,在缺乏渴望的情况下,任何所谓的「工作」都不过是装模作样,不会通向任何地方。充其量,它只会让沉溺于其中的人「绕着锅台打转」没完没了——锅里的内容是留给饥饿想吃的人的!我和所有人一样,也会有渴望和饥饿缺席的时候。当涉及认识自我的渴望时,我对自身以及我所涉处境的认识便陷于停滞,我的行动并非出于对情况的了知,而是任凭根深蒂固的机械习性的摆布,并带来随之而来的一切后果——有点像一辆由电脑而非由人驾驶的汽车。但无论是冥想还是数学,当没有渴望、没有这种饥饿时,我不会想要假装「工作」。正因如此,我还从未有过冥想哪怕几个小时,或做数学哪怕几个小时32,而没有学到些什么;而且大多数时候(甚至可以说是始终)是某种未曾预料到且不可预见的东西。这与某种我所拥有而他人所没有的能力无关,而仅仅是因为我不会在没有真正意愿的情况下假装工作。(正是这「意愿」的力量,单凭它自身也创造了那种严格——我在别处提到过的严格——使得在工作中不会满足于差不多,只有达到彻底的理解之后才感到满足,无论这理解多么谦卑。)在涉及发现的事情上,没有渴望的工作就是无稽之谈和[◊ 94]装模作样,正如没有渴望地做爱一样。说实话,我从未感受过浪费精力去假装做一件我毫无意愿做的事情的诱惑——因为有那么多激动人心的事情可做,哪怕只是在该睡觉的时候睡觉(并做梦……)呢。
正是在同一个夜晚,我相信,我明白了欲望认识与力量认识与发现是同一回事。只要我们信任它并跟随它,欲望就会引领我们直达渴望认识之事物的核心。也正是它让我们找到认识这些事物最有效、也最适合我们自身的方法,甚至无需刻意去寻找。对于数学而言,似乎无论何人「做数学」,写作自古以来都是一种不可或缺的手段:做数学,首先就是写作(33)。在一切以智性为主导的发现工作中,情形想必也是如此。但就「静观」——我指的是对自我的发现工作——而言,这未必是必然的。然而就我而言,直到如今,写作一直是静观中一种有效且不可或缺的手段。正如在数学工作中一样,它是固定思考节奏的物质载体,为一种——否则在我身上便有随风四散之倾向的——关注提供了坐标和汇聚点。此外,写作还为我们刚刚完成的工作留下了有形的痕迹,我们可以随时回溯。在一项持久的静观中,能够回顾前些日子、甚至多年前记录下来的文字痕迹,常常是十分有用的。
思想及其缜密的表述,因此在我迄今所实践的静观中扮演着重要角色。然而静观并不仅限于思想的工作。思想本身无力把握生命。它最擅长的,是察觉我们关于自身以及与他人关系的洞见中的矛盾——这些矛盾往往荒诞至极;但常常,它不足以把握这些矛盾的意义。对于怀有认识欲望的人来说,思想是一种往往有用、有效、甚至不可或缺的工具,只要我们对它的局限保持清醒——这些局限在[◊ 95]静观中显而易见(在数学工作中则更为隐蔽)。思想懂得在微妙的时刻——当别的东西显现时,也许是以一种突如其来的深刻情感的形式,而此时手或许仍在纸上疾走,为它同时赋予一种笨拙而结结巴巴的表达——悄然退场、蹑足消失,这很重要。
惊叹
这番对静观之发现的回顾完全是不期而至的,几乎是在我不情愿的情况下——这根本不是我开始时打算探讨的内容。我本想谈谈惊叹。这个如此丰盈的夜晚,也充盈着面对这一切的惊叹。在工作过程中,已经有一种难以置信的惊叹,面对每一个被揭露的新遁词——就像一个用粗白线缝制的粗糙戏服,而我竟一直乐在其中,最一本正经地把它当作真真切切的东西,简直难以置信!自那以后,在随后的岁月里,我无数次重温了这种惊叹,如同在第一个静观之夜一样,面对我所发现的事实的庞大,以及那些让我一直对此视而不见的拙劣伎俩的粗糙。我首先是从其滑稽可笑的方面开始发现我内在那个未曾料想的世界——一个随着时日、月、年的推移而展现出惊人丰富性的世界。然而即使在这第一个夜晚,让我惊叹的也不仅是些滑稽闹剧。正是在这个夜晚,我第一次重新接触到了一个沉睡于我体内的被遗忘的力量,它的本质我仍未能把握,只知道它确实是一种力量,并且随时可供我支配。
而之前的几个月已经充满了对我内在某种东西的无声惊叹——这东西无疑一直就在那里,我不过是刚刚重新与之取得联系。我感到这东西不是一种力量,而更像是一种秘密的温柔,一种既十分宁静又令人不安的美。后来,在发现我长久以来被忽视的力量的狂喜中,我忘记了那几个月无声的酝酿,只有几首散落的诗歌——爱情诗,它们出现在我的静观笔记中多半会显得格格不入——见证着那段时光……
直到多年以后,我才记起那段时光[◊ 96]对世界之美以及我感受到的安驻于自身之美的惊叹。那时我才明白,我在自身中感受到的那份温柔与那种美丽,以及不久后发现并深刻改变了我生命的那种力量,竟是同一事物不可分割的两个方面。
现在我也看到,我们内在的创造力——这多样一体之物——其温柔、内敛、静默的一面,自然而然地通过惊叹来表达自身。也正是在对所爱之人所揭示的自身中那不可言说之美的惊叹中,男子认识了所爱的女子,女子也认识了他。当对被探索之物或对所爱之人的惊叹缺席时,我们与世界的拥抱便被剥夺了其中最好的部分——被剥夺了那使之成为对自身和对世界之祝福的东西。不是惊叹的拥抱,是没有力量的拥抱,仅仅是占有姿态的复制。它无力生出任何东西,除了又一些复制品,也许更大、更粗、更厚,无所谓,永远不是更新(34)。正是在我们身为孩童、随时准备惊叹于世间万物之美和自身之美的时候,我们才也准备好更新自己,准备好作为柔顺听话的器具握在工匠手中,以便经由祂的手并透过我们,存在者与事物或许得以更新。
我清楚地记得,在我眼中代表数学圈的那个不拘礼节的朋友群体里——在1940年代末以及随后的岁月里,那个圈子时而喧闹而自信,不容分说的语气并不少见(但其中却并未掺杂自满)——在那个圈子里,随时都有惊叹的位置。而惊叹最为显见的是Dieudonné。无论是他做报告,还是仅仅作为听众,当关键时刻到来,一扇豁然洞开的窗口突然出现时,人们就会看到Dieudonn é 欣喜若狂,容光焕发。那是纯粹的惊叹,富有感染力,不可抗拒——其中”自我”的一切痕迹都已消失。此刻当我忆起他时,我意识到这惊叹本身就是一种力量,在他的周身发挥着直接的作用,如同一道以他为源头的辐射。若说我见过一位数学家运用一种强大而基本的”鼓励之力”,那就是他了!在此之前我从未再想到过这点,但我现在记起,正是在这样的心境下,他当时在 Nancy 接纳了我最早的那批成果,[◊ 97]解决了他与Schwartz(关于空间(F)和(LF))。那是些非常普通的成果,当然没有什么了不起或超常之处,可以说根本不值得惊叹。而后来我见过规模完全不同的成果,被那些自视为大数学家的同行们以不容置辩的鄙夷所否决。Dieudonné 丝毫没有被类似的(无论合理与否的)自负所困扰。没有任何此类东西能阻止他即使为微小的事物而欣喜。
在这种欣喜的能力中,有一种慷慨,它对于那些愿意让其在自己身上绽放的人,以及对其周遭的人,都是一种恩赐。它无意取悦任何人。它简单如花朵的芬芳,如太阳的温暖。
在所有我认识的数学家中,是在Dieudonné 身上,这份”天赋”以最耀眼、最具感染力、也许也最富效能的方式呈现在我面前,我说不准(35)。但在所有我喜欢交往的数学家朋友中,这份天赋从未缺席。它随时都能找到展现的机会,也许方式更为含蓄。每当我走向他们中的一位,想要分享我刚发现并令我欣喜的事物时,它都会显现。
如果说我在数学家的生涯中体验过挫折与痛苦,那首先是在一些我曾爱过的人身上,再也找不到我曾在他们身上认识的那份慷慨、那种对事物(无论”微小”还是”宏大”)之美的敏感;仿佛曾使他们生命颤动的东西已然熄灭,不留痕迹,被那种自满所扼杀——对自满者而言,世界已不再美到值得他屈尊为之喜悦。
当然,还有另一种痛苦,那就是看到我昔日某位朋友以居高临下或鄙夷的态度对待我今日某位朋友。但这种痛苦归根结底也是由同样的封闭所致。一个对事物之美——无论多么卑微——敞开的人,当他感受到这种美时,他不可能不同时感受到对构想或制作它的人的尊敬。在人类双手所造之物之美中,我们感受到造物者之美的映照,感受到他倾注其中的爱。当我们感受到这种美、这种爱时,我们心中不可能有居高临下或鄙夷,正如[◊ 98]在我们感受到一位女子的美、感受到那美所标示的她内在的力量时,不可能对她有居高临下或鄙夷一样。
(38) 回归的冲动与更新
迪厄多内身上不时闪耀的那种狂喜一定触动了我内心某种深刻而强烈的东西,以至于这份记忆如今以如此强烈的力度、如此清新的姿态回到我心中,仿佛我刚才又亲眼目睹了一般。(虽然这近十五年来我几乎没什么机会见到迪厄多内,除了一两次匆匆照面。)当然,我在意识层面上并没有给予任何特别的关注——那只不过是我这位性格外向的同事、长兄和朋友的一个有点感人、时而近乎滑稽的特质。相反,对我来说重要的是,在他身上我找到了完美的合作者,我几乎可以说是我梦寐以求的合作者,能以一丝不苟的、充满热忱的细心,将我眼前展开的广阔前景所需奠基的一切付诸文字。直到此刻我同时唤起这两者时,这其中的联系才突然显现在我面前:使迪厄多内成为一项伟大事业的理想仆人的,无论是在布尔巴基内部,还是在我们为另一项伟大的奠基工作所进行的合作中,是慷慨,是在他的工作中以及在他选择重大投入时,没有丝毫虚荣的痕迹。我一直看到他在自己所效力的任务面前隐没自身,毫不吝惜地投入无穷的精力,不求任何回报。毫无疑问,正因为他无所求,他在工作中、在他所投入的慷慨本身之中,找到了一种圆满与充实,这是所有认识他的人都一定感受过的。
我常常从迪厄多内身上感受到的那种发现之狂喜,在我心中立刻与一种相似的狂喜联系在一起,我有幸在一个非常幼小的孩子身上目睹过这种狂喜。有两个记忆涌上我心头——它们都让我想起我女儿很小的时候。第一个画面里,她大概只有几个月大,应该正是刚开始爬行的时候。她大概是从有人把她放坐的那片草地上,爬到了铺着碎石的小路上。她发现了那些小石子,沉浸在一种无声——而且生动的狂喜中,用两只小手抓起石子就往嘴里塞!另一个画面里,她大概一两岁,有人刚往金鱼缸里扔了些鱼食。[◊ 99]鱼群争先恐后地游过去,张大着嘴,吞食着悬浮在水中缓缓下沉的细小黄色碎屑。小家伙以前从没注意到鱼也像我们一样吃东西。她内心像是突然一亮,化作一声纯粹狂喜的叫喊:「看呀妈妈,**它们在吃东西!」**的确值得惊叹——她在一瞬间发现了一个伟大的奥秘:我们与其他所有生灵之间的亲缘关系……
年幼孩子的狂喜中有一种难以言表的感染力,一种从他身上散发出来、作用于我们的力量,而我们大多数时候却竭力回避它。在内心寂静的时刻,我们能感觉到这种力量时刻存在于孩子身上。只是在某些时刻,它的作用比另一些时刻更为强烈。正是在新生儿身上,在生命最初几天、几个月里,孩子周围的这种「力场」最为强大。通常,它在整个童年时期都保持可感,随着岁月流逝逐渐减弱,直到青春期,往往已似乎不留痕迹。然而,我们仍可能发现它在任何年龄段的人周围闪耀——在某些人的特殊时刻,或在极少数人那里,仿佛一种气息或光晕,时刻环绕着他们。我童年时曾有幸认识这样一个人,如今已故去。
我也想到另一种力量,或者说威力,有时能从女人身上感受到,尤其是在她与自己的身体和谐相处、身心交融的时刻。我常想到的词是「美」,它道出了其中一个方面。这是一种与审美标准或所谓的「完美」毫无关系的美,它不是青春或成熟的专利。它更是一个人与自身深度和谐的标志。这种和谐往往仍是零散的,却通过这种光芒显现出来,成为一种力量的标志。这是一种将我们吸引向它所源自的核心的力量——或者不如说,它在我们内心唤起一种深刻的回归到女人—母亲的身体的冲动,我们生命之初从那里诞生。它的作用有时具有不可抗拒的威力,当它从所爱的女人身上散发出来时更是令人心荡神驰。但对于那些不刻意封闭自己的人,[◊ 100]它在每一个让这种美、这种深度和谐在自己身上绽放的女人身上都是可感的。
孩子身上闪耀的力量,与爱自己身体的女人身上散发出的那种力量是近亲。一个不断地从另一个中诞生,正如孩子不断地从母亲中诞生。但童年力量的性质既非吸引,也非排斥。这种力量对那些不回避它的人所施行的谦卑而含蓄的作用,是一种更新。
(39) 夜美人,昼美人——或奥吉亚斯的牛厩
对我一个孩子身上那惊叹的记忆,定格在1950年代末、1960年代初。至于后来出生的其他孩子,我没有留下类似的记忆,或许是因为我自己的惊叹能力已然迟钝,我变得太过疏离,无法融入某个孩子的狂喜之中,甚至无法仅仅作为见证。
我还从未想过要去追踪这种能力在我生命中从童年至今的变迁。它无疑是一条引线,一个极为灵敏的「探测器」。我之所以从未想过要沿此线索追寻,定是因为这种能力秉性如此卑微,外表几近微不足道,以致我根本不会想到要给予它特别的关注——我那时一心沉浸于发现和探求我所谓的生命中的「伟大力量」(它们至今仍在其中显现)。然而,这外表如此卑微的能力,却为我们身上那最罕见、最珍贵之「力量」的有无,提供了一个无与伦比的标志……
在我的整个成年生活中,我从未完全与这种力量隔绝。无论我的生活在其他方面变得如何干涸,我总能在爱中找回惊叹孩童的惊叹,发现的狂喜。穿越重重荒漠,爱的激情始终是一根鲜活而有力的纽带,连接着某种我已告别的东西——一根脐带,它继续沉默地以温热血脉滋养着我。并且在很长一段时间里,对心爱女性的惊叹,也与对她所孕育的新生命的惊叹密不可分——这些全新的生命,无限娇柔、生机勃勃,它们见证并承继着她的力量。
[◊ 101]但我在此的目的,主要是想略微追溯这种「纯真之力」在我作为数学家的生涯中所经历的变迁,那是在我属于「数学家世界」的时期,从1948年到1970年。可以肯定的是,惊叹从未像在爱情激情中那样浸染过我的数学热情。奇怪的是,如果我试图回忆在数学工作中某个特别的狂喜或惊叹的时刻,我竟找不到任何一次!我从十七岁开始全心投入数学时起,我的数学方法就是给自己提出一些宏大的任务。从一开始,这些就一直是「整理」和彻底清理的任务。我所看到的是表面的混乱,是杂芜之物的混杂,有时是难以捉摸的迷雾,它们显然应当具有共同的本质,蕴藏着一种秩序、一种尚待揭示的和谐,需要通过耐心、细致、往往旷日持久的工作来加以厘清。这常常是一项用拖把和刷子干的活,干那些已经耗费大量精力的粗活,然后才轮到用鸡毛掸子做收尾工作——后者不那么让我着迷,但也有其魅力,而且显然很有用。在日常工作中,有一种强烈的满足感,看着那种隐约可感的秩序逐渐显露出来,它总是比当初瞥见和猜测的更加精妙、质感更加丰富。工作中不断涌现出人意料的插曲,大多来自对某个看似微不足道、此前一直被忽视的细节的审视。常常是对某个「细节」的精雕细琢,会给多年前完成的工作投下意想不到的光亮。有时,它也引导向新的直觉,而对它们的深化便成了另一项「宏大任务」的目标。
因此,在我的数学工作中(除了我曾提过的1954年前后的「艰难之年」),始终有一种悬念,关注始终保持着紧绷状态。对我那些「任务」的忠诚也不允许我过于遥远地游离,我焦躁地忍耐着,渴望完成所有任务,终于冲向那未知的、真正的领域——然而这些任务的规模已经变得如此庞大,即使有那些最终赶来援手的好心人的帮助,我的余生也不足以将它们全部圆满完成!
我工作中的主要指引,便是不断追寻一种完美的连贯性、一种完整的和谐,我隐约感到它们就在表面之下[◊ 102]事物的躁动表面,我不知疲倦地耐心将其揭示出来。这无疑是一种对「美」的敏锐感觉,是我的直觉和唯一的指南针。我最大的快乐,与其说是当它完全显现在光天化日之下时去凝视它,不如说是看着它一点一点地从那层它乐于不断躲藏其中的阴影与迷雾的帷幕中显露出来。当然,在将它带到最明亮的日光之前,我绝不罢休。那时,我有时会体验到凝神观照的完满,那时所有听得见的声音都汇入同一片广阔的和谐。但更常见的是,被带到光天化日之下的东西,立刻又成为动机和手段,驱使着一次新的迷雾中的潜行,去追寻那位永远神秘、未知的「她」的新的化身——她不断地召唤着我,让我去进一步认识她……
的愉悦与狂喜Dieudonné主要是,在我看来,看到事物的美在光天化日之下展现出来;而我的快乐则首先是在迷雾与黑夜的幽暗褶皱中去追寻它。这或许就是数学方法上在Dieudonné与在我身上。对事物之美的感觉,至少很长一段时间内,在我身上不会比在Dieudonné身上,尽管它可能已经变得迟钝在1960年代,在自负的作用下。但似乎对美的感知,在Dieudonn é身上通过惊叹表现出来,在我这里则呈现为不同的形式:较少沉思性,更具进取性,在感受和表达的情感层面上也不那么明显。如果真是这样,那么我的目的便是追溯这种对数学之美的开放性在我身上的变迁,而不是那个神秘的「惊叹天赋」。
(40) 竞技数学
很明显,对数学之美的感受力在我身上从未完全消失,即使在1960年代直至1970年间,自负在我与数学以及与其他数学家的关系中逐渐占据了越来越大的位置。若没有对事物之美最起码的感受力,我根本就不可能作为数学家”运作”,即使是在最低限度的状态下——而且我怀疑,任何人若心中对美的感受力未曾保持丝毫鲜活,都不可能做出有用的数学工作。在我看来,造成差异的与其说是一种[◊ 103]所谓的”脑力”造成了这位数学家与那位数学家之间的差异,或同一位数学家的这项工作与那项工作之间的差异;而更在于这种感受力或敏感性的精妙品质,其细腻程度因人而异,或因时而异。最深刻、最丰硕的工作,也正是证明了最为敏锐的感受力以捕捉事物隐秘之美的那个工作(36)
若果真如此,那么必须相信这种敏感性在我心中一直保持鲜活直到最后,至少在某些时刻是如此,因为正是在1960年代末1我开始隐约看到并稍稍揭示出那件数学事物那最隐秘、最神秘,是我有幸发现的东西——我称之为”动机(motifs)“之物。这也是在我作为数学家的生涯中最令我着迷的东西(若除去最后几年的一些反思——它们与动机的现实也紧密相连)。毫无疑问,若我的生命没有突然转向一条完全未曾预料的道路,将我远远带离数学事物那宁静的世界,我终将被这强大的魅力所召唤,放下那些此前一直将我囚禁的”任务”!
或许我可以说,在我工作室的孤独中,对美的感受力始终如一,直到1970年我的第一次”觉醒”之时,并未真正受到那种常常标记着我与同代人关系的自负的影响。某种”直觉”反而随着岁月,在与数学事物日复一日的亲密接触中变得愈发敏锐。我们对事物所拥有的那种内在认识,有时让我们能够把握超越当下所知的东西,并深入认知——这种认识或成熟,以及作为其最明显标志的”直觉”,与对事物之美和真理的感受力是近亲。它滋养、激发着这种感受力,并且它是此前所有感受时刻、所有”真理时刻”的总和与果实。
因此我尚需审视的是,那种对美的自发感受力在它有机会在我与某位同事的关系中显现的时刻,究竟在多大程度上受到了或深或浅的干扰。
[◊ 104]关于此事,记忆向我呈现的并非一个具体而精确的事实,可以让我在这里或多或少详细地加以叙述。此处的记忆仍然只局限于一种迷雾,但它却给了我一种整体印象,我需要试着去把握它。这是某种内在态度在我身上留下的印象,它最终必定变得像第二天性一般,每当我收到关于某种或多或少「在我能力范围内」的数学信息时就会显现出来。说实话,从某个相对无伤大雅的方面来看,这种态度想必从来就是我的,它属于某种性情,我曾有机会顺便提及过。这是一种本能反应:起初只愿意了解一个陈述(énoncé),而从不看它的证明(démonstration),以便首先试着将它置于我所知的范围内,看看用这些已知的东西,这个陈述是否会变得透明、显然。这常常使我以或深或浅的方式重新表述这个陈述,朝着更大的普遍性或更高的精确性,常常两者兼而有之。只有当我不设法将陈述纳入我的经验和我的图景(images)之中时,我才准备好(有时几乎是不得已!)去倾听(或阅读……)那些前因后果,它们有时给出了事情的「那个」理由,或者至少一个证明——无论我是否理解。
这是我研究数学的一个独特之处,在我看来,这使我有别于Bourbaki——在我还是该团体成员的时代——的所有其他成员,这使我几乎不可能像他们那样融入集体工作。这一特点无疑也构成了我教学活动中的一个障碍,这个障碍想必被我的所有学生感受到,直到今天,(随着年龄增长)它终于有所缓和。
我身上的这种特质无疑已经是一种开放性的缺陷。它只意味着部分的开放,只准备好接纳那些「恰到好处」的东西,而对其余一切至少是非常抗拒的。在选择我的数学投入以及我愿意花时间了解某些意料之外的信息或其他信息时,这种有意的「部分封闭」如今比以往任何时候都更加强烈。它甚至是一种必要,如果我想追随那些最令我着迷的事物的召唤——[◊ 105]—而又不致将「我的生命」全部奉献给数学女神的话!
然而,这片「迷雾」向我呈现的还不仅仅是这一特点——我近年来终于意识到了这一点(迟做总比不做好!)。在某个时刻,这种本能反应变成了一种荣誉感;如果我不能在比说出来所需更短的时间内「拿下」这个陈述(假设它对我来说还不算十分熟悉),那才见鬼了呢!如果这个陈述的作者是一位声名显赫的陌生人,那还要多一层微妙之处:岂有此理,难道我(毕竟我应该是在圈子里的!)竟然还没有把这些都掌握在手中!而事实上,我常常确实已经掌握了,而且不止于此——我的态度便倾向于:「好了,你可以回去换衣服了——等你做得更好些再来吧!」
这正是我在那个「闯入我领地的年轻毛头小子」一事上的态度。我甚至不敢断言,在他的工作中,没有一些有趣的细节是我在「秘密笔记」中所未涵盖的——不过这倒是次要的事情2。最终,这段往事也照亮了我在此探讨的问题:那种对数学之美的开放态度受到了深刻的干扰。仿佛从我做成了某件事的那一刻起,它的美就对我消失了,剩下的只有一种虚荣,要求为此获得赞誉和好处。(尽管我都不屑于花时间将其发表——的确,这样的事情太多了。)这是一种典型的占有态度,类似于一个男人,拥有过一个女人之后就不再感受她的美,又去追逐无数别的女人,却并不因此介意别人也拥有她。这正是我在情感生活中所谴责的态度——我以为自己远高于这种虚荣,却一直小心翼翼地不去承认这个明显的事实:这恰恰就是我对数学的态度!
数学我有一种印象:这些粗劣的好胜心——可以说是「竞技」心态——既然我在自己身上指出来了,大概在「我的」圈子里也开始变得司空见惯[◊ 106]圈子,或者我的学生们在与我的接触中所呼吸的那个圈子。我唯一能说的是,这大概发生在1960年代,也许是1960年代初,或者1950年代末。(如果是这样,我的所有学生都经历了——他们要就要,不要就算!)要准确定位,我需要其他具体的案例,而此刻它们完全不在我的记忆中。
这个卑微的现实当然与我对自己与数学以及与年轻研究者整体关系的崇高想象形成完全对比。我用来自欺的粗劣借口源于精英主义的理念:在这种形象中,我所记得的只有与我的学生(他们为我的声望做出了贡献,是其最荣耀的瑰宝!)以及与我懂得赏识其才华并平等相待如同我的学生一般的杰出年轻数学家们的关系,不等他们头戴桂冠(这当然不久就实现了——要么有”眼光”要么没有!)。至于那些既没有幸成为我的学生或我某位朋友的学生、也不是少年天才的年轻人,我丝毫不去关心我与他们的关系如何。他们不算数。
我认为,这种现实在我与年轻研究者建立个人联系时——或在我的研讨班上遇见他,或他写信给我——大多会变得柔和、缓和。“愣头青”的情况从这一角度看可能有些特殊、属于例外。我觉得对于我刚才提到的那些研究者,我多少将他们视为”置于我的保护之下”,而这应当会在我心中唤起一种更为善意的态度。在这种情况下,我出头的欲望也能找到出口,通过向当事人提出评论、建议他从某个视角重新着手工作——也许更广阔的视角,或更深入地探究问题。在这种情况下,那位在有限时间内多少扮演了学生角色的年轻研究者很可能也觉得有所收获,并且对我与他的关系保留着美好的回忆。(任何关于此事的正面或负面反馈若能传到我耳中,都将受到欢迎。)
我这里主要想到的是更年轻的研究者的情况,尽管[◊ 107]不言而喻,“体育竞技”式的态度绝不限于我与他们的关系。但无疑,正是在与年轻研究者的关系中,一位知名数学家的心理和实际影响往往最为强烈,对他们的未来职业生涯具有最重大的后果。
(41)这场把戏结束了!
昨夜我停驻在一种如释重负、极为满足的感受上,那是没有虚度光阴之人的满足!我忽然感到轻盈,欢快——一种时而带点狡黠的喜悦,迸发出顽皮的笑声——一个爱开玩笑的顽童的笑。然而说到底我并没有做多少事,我只是从一个略微不同的角度,观看了一个已经「熟知」的片段,那个著名的「乳臭未干的小子竟……」的片段。一个展示出我与数学本身的关系,在某些情况下,不仅是我与数学家的关系。仅此就足以让一个曾对我弥足珍贵的神话化为乌有。
说实话,这不是我第一次审视自己与数学的关系。两年半前,我就已经被引导着为此投入了数周或数月。我当时(除了别的事情之外)已经认识到自我力量、自我膨胀的力量在我过去对数学的投入中的重要性。但昨夜我刚刚触及了一个当时被我忽略的方面。现在当我重新审视这一点时,我意识到那个方面,也就是在我与数学关系中的嫉妒的态度,与那个「极其简单」的发现相通它出现在我第一次「冥想」之夜的结局中(当时我浑然不觉地在冥想,就像Monsieur Jourdain在说散文……)。这很可能在随后那欢欣鼓舞中起了一份作用。即使没有被有意识地感知到,这也有点像以一种新的光照,重新确认了我过去发现的某样东西——而这时的愉悦与数学中的愉悦相同,当你不经意间,通过一种完全不同的途径,撞见你熟悉的、也许是多年前发现的东西的时候。每一次,这都伴随着一种由衷的满足感,因为事物的和谐又一次显露出来,同时我们对它的认识也或多或少得以更新。
[◊ 108]此外,我相信这一次我确实「走遍了全程」!好多天来我一直感觉到还有东西需要被揭示出来,却无法清楚说出是什么。我没有试图强求,我感觉只需顺其自然,让我追随的线索自由展开,穿越既熟悉又意想不到的风景。意想不到,因为我至今从未费心去观看它们。我以散步的步伐接近了剩余的那个「热点」。而且我确信这是最后一个了,在我刚刚进行的这场已近尾声的旅程中。
一到达这个点,我就有了一种来到观景台的人的感觉,从那里他看见自己刚刚穿过的风景铺展开来,而此前每一刻他只能感知到其中的一部分。而现在有了这种辽阔与空间的感知,这是一种解放。
如果我试图用言语来表达面前的风景所给予我的东西,那就是:所有那些来到我身上的东西——它们往往来得不合时宜、不受欢迎——在我作为数学家的最后这些年的生活中,都是我过去所播种的收获与讯息,在我身为数学家世界一员的那些岁月里。
当然,这件事,在这些年里我已经对自己说过和重复说过许多次了,甚至在我刚刚写下的这些笔记中也是如此。我对自己这样说,多少是出于与其他那些执拗地来到我身上的收获的类比——那些我长期拒绝、最终接纳并化为己有的收获。从我接纳的第一个收获起,甚至在我了解冥想之前,我就明白了每个收获都必有它的意义,而抱怨只会回避意义、推迟结局的到来。这个认知对我弥足珍贵,因为它常常让我免于自怜,以及免于那种往往以此为伪装形式的义愤。这个认知在我身上像是一种半成熟,它远未终结那种在收获看似苦涩时拒绝接受的根深蒂固的反射。当我对自己说「抱怨无济于事」时,收获并未因此而得到接纳。也许我没有自怜也没有愤慨,可我仍然在「抱怨」!只要盘子里的东西还没被吃掉,它就没有被接纳——而不吃,就是抱怨。
款待和进食是一项工作: 一种特定的能量[◊ 109]「运作」,一项工作在明处或暗处进行,某样东西在转化中…而抱怨则是一种分散的能量的浪费——还「抱怨」呢!而进食、消化、吸收的工作是无法省略的。仅仅经历一些事件,「做」或「获得」某种经验,与一项工作毫无共同之处。这只不过是一个材料,可用于一项可做可不做的工作。自从三十六年前我踏入数学家的世界以来,我一直运用我所拥有的那种自由,即逃避一项工作,而需要进食和消化的材料与实质却在逐年增长。我从昨天起感受到的这种愉悦的解脱感,无疑是一个迹象,表明摆在我面前、我为了其他工作或任务而不断推延的那项工作终于完成了。确实是时候了!
现在断言情况确实如此还为时过早,要说不存在某个阴暗顽固的角落逃过了我的关注,还需要我回头再去处理。但同样真实的是,这种解脱感不会骗人——每当我生命中感受到它时,之后我都能确认它正是一种解脱,的确;是某种持久的、获得的东西,是某种理解、某种已成为我自身一部分的认识的果实。我可以随意无视这种认识,把它埋在我愿意的任何地方、以我愿意的任何方式。但无论是我还是任何人,都无力摧毁它,正如无法摧毁一枚果实的成熟,无法让它回到已不属于它的青涩状态。
再次确认我并不比他人「更好」,这让我如释重负。当然,这也是我常对自己重复的一件事——但重复和看见到底是不一样的!缺少了孩童的天真与灵动——他们视物如同呼吸——要看清显而易见之事往往需要一项工作——好了,现在完成了,我终于看见这一点:我并不比某些几天前还让我「喘不过气来」的同事或昔日学生「更好」!让人评判一下我卸下了怎样的重担吧!自以为比他人更好也许在某种意义上是令人满足的,但也是非常累人的。这甚至是极其巨大的能量浪费——如同每次需要维持一个虚构时那样。人们[◊ 110]很少意识到,但光是逆风逆水地维持这个虚构就已经需要能量了,而明摆在眼前的事实每一步都在我小心翼翼堵住的耳边高喊这是假的,你倒是看看啊,蠢货!看见有时也许是一项工作,但一旦完成,就完成了。这让我一劳永逸地省去了这样四处走动、随时堵住自己眼睛和耳朵的麻烦——这本身也不容易!——以及每次有什么我无意中放在那里的东西砸到我头上时,就仿佛遭受了无法容忍的侮辱那样痛心疾首。
受够了这套把戏!一旦看穿了把戏,就已经从中脱身了。我付过钱了,没错,我有权永远在里面转下去,甚至有义务——没关系,所有人都会告诉我:权利,义务——看人下菜碟。所有这些是义务的权利和是权利的义务,在我自以为比他人更好时紧缠着我不放,也非常累人。说到底这很正常,当你更优秀时,你悄悄收钱(这,就是「权利」),然后你「付钱」,你尽一切义务,为了人类精神和数学的荣誉——这很美,确实,荣誉,精神,数学,还有比这更好的吗,好啊!再来一次!这很美,没错,但也非常累人,最终会让人脖子僵硬。我已经落下了脖子僵硬的毛病,现在够了,就这样吧——我给别人让位,让他们挺直腰板去吧。
学生超越老师也是正常的(既然我提到了学生)。我曾为此愤愤不平,我曾有精力可以浪费!这一切都结束了!
何等如释重负!