III — 恐惧的诞生
III — Naissance de la crainte
Sommaire
(10) La « communauté mathématique » : fiction et réalité
(11) Rencontre avec Claude Chevalley — ou liberté et bons sentiments
(9) L’étranger bienvenu
Le moment me semble venu de m’exprimer au sujet de ma relation au monde des mathématiciens. C’est là une chose toute différente de ma relation aux mathématiques. Celle-ci a existé et a été forte dès mon jeune âge, bien avant même que je me doute qu’il existait un monde et un milieu de mathématiciens. Tout un monde complexe, avec ses sociétés savantes, ses périodiques, ses rencontres, colloques, congrès, ses prima donna et ses tâcherons, sa structure de pouvoir, ses éminences grises, et la masse non moins grise des taillables et corvéables, en mal de thèse ou d’articles, et de ceux aussi, plus rares, qui sont riches en moyens et en idées et se heurtent aux portes closes, désespérant de trouver l’appui d’un de ces hommes puissants, pressés et craints qui disposent de ce pouvoir magique : faire publier un article…
J’ai découvert l’existence d’un monde mathématique en débarquant à Paris en 1948, à l’âge de vingt ans, avec dans ma maigre valise une Licence ès sciences de l’université de Montpellier, et un manuscrit aux lignes serrées, écrit recto-verso, sans marges (le papier était cher !), représentant trois ans de réflexions solitaires sur ce qui (je l’ai appris après) était alors bien connu sous le nom de « théorie de la mesure » ou de l’« intégrale de Lebesgue ». Faute d’en avoir jamais rencontré d’autre, je croyais bien, jusqu’au jour où je suis arrivé dans la capitale, que j’étais seul au monde à « faire des maths », le seul mathématiciendonc. (C’était pour moi la même chose, et l’est un peu resté jusqu’à aujourd’hui encore.) J’avais jonglé avec les ensembles que j’appelais « mesurables » (sans avoir rencontré d’ailleurs d’ensemble qui ne le soit…) et avec la convergence presque partout, mais ignorais ce qu’était un espace topologique. Je restais un peu paumé dans une douzaine de notions non [◊ 19] équivalentes d’« espace abstrait » et de compacité, pêchées dans un petit fascicule (d’un dénommé Appert je crois, dans les Actualités scientifiques et industrielles), sur lequel j’étais tombé Dieu sait comment. Je n’avais pas entendu prononcer encore, dans un contexte mathématique du moins, des mots étranges ou barbares comme groupe, corps, anneau, module, complexe, homologie (et j’en passe !), qui soudain, sans crier gare, déferlaient sur moi tous en même temps. Le choc fut rude !
Si j’ai « survécu » à ce choc, et ai continué à faire des maths et à en faire même mon métier, c’est qu’en ces temps reculés, le monde mathématique ne ressemblait guère encore à ce qu’il est devenu depuis. Il est possible aussi que j’avais eu la chance d’atterrir dans un coin plus accueillant qu’un autre de ce monde insoupçonné. J’avais une vague recommandation d’un de mes professeurs à la Faculté de Montpellier, Monsieur Soula (pas plus que ses collègues il ne m’avait vu souvent à ses cours !), qui avait été un élève de Cartan (père ou fils, je ne saurais plus trop dire). Comme Élie Cartan était alors déjà « hors jeu », son fils, Henri Cartan, fut le premier « congénère » que j’aie eu l’heur de rencontrer. Je ne me doutais pas alors à quel point c’était d’heureux augure ! Je fus accueilli par lui avec cette courtoisie empreinte de bienveillance qui le distingue, bien connue des générations de normaliens qui ont eu cette chance de faire leurs toutes premières armes avec lui. Il ne devait pas se rendre compte d’ailleurs de toute l’étendue de mon ignorance, à en juger par les conseils qu’il m’a donnés alors pour orienter mes études. Quoi qu’il en soit, sa bienveillance visiblement s’adressait à la personne, non au bagage ou aux dons éventuels, ni (plus tard) à une réputation ou à une notoriété…
Dans l’année qui a suivi, j’ai été l’hôte d’un cours de Cartan à l’« École » (sur le formalisme différentiel sur les variétés), auquel je m’accrochais ferme ; celui aussi du « séminaire Cartan », en témoin ébahi des discussions entre lui et Serre, à grands coups de « Suites spectrales » (brr !) et de dessins (appelés « diagrammes ») pleins de flèches recouvrant tout le tableau. C’était l’époque héroïque de la théorie des « faisceaux », « carapaces » et de tout un arsenal dont le sens m’échappait totalement, alors que je me contraignais pourtant tant bien que mal à ingurgiter définitions et énoncés et à vérifier les démonstrations. Au séminaire Cartan il y avait aussi des apparitions périodiques de Chevalley, de Weil, et les jours des séminaires Bourbaki (réunissant [◊ 20] une petite vingtaine ou trentaine à tout casser, de participants et auditeurs), on y voyait débarquer, tel un groupe de copains un peu bruyants, les autres membres de ce fameux gang Bourbaki : Dieudonné, Schwartz, Godement, Delsarte. Ils se tutoyaient tous, parlaient un même langage qui m’échappait à peu près totalement, fumaient beaucoup et riaient volontiers, il ne manquait que les caisses de bière pour compléter l’ambiance — c’était remplacé par la craie et l’éponge. Une ambiance tout autre qu’aux cours de Leray au Collège de France (sur la théorie de Schauder du degré topologique dans les espaces de dimension infinie, pauvre de moi !), que j’allais écouter sur les conseils de Cartan. J’avais été voir Monsieur Leray au Collège de France pour lui demander (si je me rappelle bien) de quoi traiterait son cours. Je ne me rappelle ni des explications qu’il a pu me donner, ni si j’y ai compris quoi que ce soit — seulement, que là aussi je sentais un accueil bienveillant, s’adressant au premier étranger venu. C’est cela et rien d’autre, sûrement, qui a fait que je suis allé à ce cours et m’y suis accroché bravement, comme au séminaire Cartan, alors que le sens de ce que Leray y exposait m’échappait alors presque totalement.
La chose étrange, c’est que dans ce monde où j’étais nouveau venu et dont je ne comprenais guère le langage et le parlais encore moins, je ne me sentais pas un étranger. Alors que je n’avais guère l’occasion de parler (et pour cause !) avec un de ces joyeux lurons comme Weil ou Dieudonné, ou avec un de ces messieurs aux allures plus distinguées comme Cartan, Leray ou Chevalley, je me sentais pourtant accepté, je dirais presque : un des leurs. Je ne me rappelle pas une seule occasion où j’aie été traité avec condescendance par un de ces hommes, ni d’occasion où ma soif de connaître, et plus tard, à nouveau, ma joie de découvrir, se soit trouvée rejetée par une suffisance ou par un dédain (5). S’il n’en avait été ainsi, je ne serais pas « devenu mathématicien » comme on dit — j’aurais choisi un autre métier, où je pouvais donner ma mesure sans avoir à affronter le mépris…
Alors qu’« objectivement » j’étais étranger à ce monde, tout comme j’étais un étranger en France, un lien pourtant m’unissait à ces hommes d’un autre milieu, d’une autre culture, d’un autre destin : une passion commune. Je doute qu’en cette année cruciale où je découvrais le monde des mathématiciens, un d’eux, pas même Cartan dont j’étais un peu élève mais qui en avait beaucoup d’autres (et des moins largués !), percevait en moi cette même passion qui les [◊ 21] habitait. Pour eux, je devais être un parmi une masse d’auditeurs de cours et de séminaires, prenant des notes et visiblement pas bien dans le coup. Si peut-être je me distinguais en quelque façon des autres auditeurs, c’est que je n’avais pas peur de poser des questions, qui le plus souvent devaient dénoter surtout mon ignorance phénoménale aussi bien du langage que des choses mathématiques. Les réponses pouvaient être brèves, voire étonnées, jamais l’hurluberlu ébahi que j’étais alors ne s’est heurté à une rebuffade, à une « remise à ma place », ni dans le milieu sans façons du groupe Bourbaki, ni dans le cadre plus austère du cours Leray au Collège de France. En ces années, depuis que j’avais débarqué à Paris avec une lettre pour Élie Cartan dans ma poche, jamais je n’ai eu l’impression de me trouver en face d’un clan, d’un monde fermé, voire hostile. Si j’ai connu, bien connu cette contraction intérieure en face du mépris, ce n’est pas dans ce monde-là ; pas en ce temps-là, tout au moins. Le respect de la personne faisait partie de l’air que j’y respirais. Il n’y avait pas à mériter le respect, faire ses preuves avant d’être accepté, et traité avec quelque aménité. Chose étrange peut-être, il suffisait d’être une personne, d’avoir visage humain.
(10) La « communauté mathématique » : fiction et réalité
Rien d’étonnant donc si, dès cette année peut-être en mon for intérieur, et de plus en plus clairement en tout cas au cours des années qui ont suivi, je me suis senti membre de ce monde, auquel j’avais plaisir à référer sous ce nom, chargé pour moi de sens, de « communauté mathématique». Avant d’écrire ces lignes, il ne s’est jamais présenté l’occasion d’examiner quel était le sens que je donnais à ce nom, alors pourtant que je m’identifiais dans une large mesure à cette « communauté ». Il est clair maintenant que celle-ci représentait pour moi ni plus ni moins qu’une sorte de prolongement idéal, dans l’espace et dans le temps, de ce monde bienveillant qui m’avait accueilli, et m’avait accepté comme un des leurs ; un monde, de plus, auquel j’étais lié par une des grandes passions qui ont dominé ma vie.
Cette « communauté », à laquelle je m’identifiais progressivement, n’était pas une extrapolation entièrement fictive de ce milieu mathématique qui m’avait d’abord accueilli. Le milieu initial s’est élargi peu à peu, je veux dire : le cercle des mathématiciens que j’ai été amené à fréquenter régulièrement, mû par des thèmes d’intérêt communs et par des affinités de personnes, est allé s’élargissant dans les dix ou vingt ans qui ont suivi ce premier contact. En [◊ 22] termes concrets, c’est le cercle de collègues et amis, ou plutôt cette structure concentrique allant des collègues auxquels j’étais lié le plus près (d’abord Dieudonné, Schwartz, Godement, plus tard surtout Serre, plus tard encore des gens comme Andreotti, Lang, Tate, Zariski, Hironaka, Mumford, Bott, Mike Artin, sans compter les gens du groupe Bourbaki qui lui aussi allait s’élargissant peu à peu, et des élèves qui venaient vers moi à partir des années 1960…), à d’autres collègues que j’avais eu l’occasion de rencontrer ici et là et auxquels j’étais lié de façon plus ou moins étroite par des affinités plus ou moins fortes — c’est ce microcosme donc, constitué au hasard des rencontres et des affinités, qui représentait le contenu concret de ce nom chargé pour moi de chaleur et de résonance : la communauté mathématique. Quand je m’identifiais à celle-ci comme à une entité vivante, chaleureuse, c’était en fait à ce microcosme que je m’identifiais.
Ce n’est qu’après le « grand tournant » de 1970, le premier réveildevrais-je dire, que je me suis rendu compte que ce microcosme douillet et sympathique ne représentait qu’une toute petite portion du « monde mathématique », et que les traits qu’il me plaisait de prêter à ce monde, que je continuais à ignorer, auquel je n’avais jamais songé à m’intéresser, étaient des traits fictifs.
Au cours de ces vingt-deux ans, ce microcosme lui-même avait d’ailleurs changé de visage, dans un monde environnant qui lui aussi changeait. Moi aussi assurément, au fil des ans et sans m’en douter, j’avais changé, comme le monde autour de moi. Je ne sais si mes amis et collègues s’apercevaient plus que moi de ce changement, dans le monde environnant, dans leur microcosme à eux, et dans eux-mêmes. Je ne saurais dire non plus quand et comment s’est fait ce changement étrange — c’est venu sans doute insidieusement, à pas de loups : l’homme de notoriété était craint. Moi-même étais craint — sinon par mes élèves ni par mes amis, ou par ceux qui me connaissaient personnellement, du moins par ceux qui ne me connaissaient que par une notoriété, et qui ne se sentaient pas eux-mêmes protégés par une notoriété comparable.
Je n’ai pris conscience de la crainte qui sévit dans le monde mathématique (et tout autant, sinon plus encore, dans les autres milieux scientifiques) qu’aux lendemains de mon « réveil » d’il y a bientôt quinze ans. Pendant les quinze ans qui avaient précédé, progressivement et sans m’en douter, j’étais entré dans le rôle du « grand patron », dans le monde du Who’s who mathématique. Sans [◊ 23] m’en douter aussi, j’étais prisonnier de ce rôle, qui m’isolait de tous sauf de quelques « pairs » et de quelques élèves (et encore…) qui décidément « en voulaient ». C’est une fois seulement que je suis sorti de ce rôle, qu’une partie au moins de la crainte qui l’entoure est tombée. Les langues se sont déliées, qui avaient été muettes devant moi pendant des années.
Le témoignage qu’elles m’apportaient n’était pas seulement celui de la crainte. C’était aussi celui du mépris. Le mépris surtout des gens en place vis-à-vis des autres, un mépris qui suscite et alimente la crainte.
Je n’avais guère l’expérience de la crainte, mais bien celle du mépris, en des temps où la personne et la vie d’une personne ne pesaient pas lourd. Il m’avait plu d’oublier le temps du mépris, et voilà qu’il se rappelait à mon bon souvenir ! Peut-être n’avait-il jamais cessé, alors que je m’étais contenté simplement de changer de monde (comme il m’avait semblé), de regarder ailleurs, ou simplement : de faire semblant de ne rien voir, rien entendre, en dehors des passionnantes et interminables discussions mathématiques ? En ces jours enfin j’acceptais d’apprendre que le mépris sévissait partout autour de moi, dans ce monde que j’avais choisi comme mien, auquel je m’étais identifié, qui avait eu ma caution et qui m’avait choyé.
(11) Rencontre avec Claude Chevalley — ou liberté et bons sentiments
Peut-être les lignes qui précèdent peuvent-elles donner l’impression que j’étais bouleversé par les témoignages qui, presque du jour au lendemain, se mirent à affluer vers moi. Il n’en est rien pourtant. Ces témoignages étaient enregistrés à un niveau qui restait superficiel. Ils s’ajoutaient simplement à d’autres faits que je venais d’apprendre, ou que je connaissais tout en évitant jusque-là d’y prêter attention. Aujourd’hui, j’exprimerais la leçon que j’ai apprise alors ainsi : « les scientifiques », des plus illustres aux plus obscurs, sont des gens exactement comme tous les autres ! Je m’étais complu à m’imaginer que « nous » étions quelque chose de mieux, que nous avions quelque chose en sus — il m’a fallu bien un an ou deux pour me débarrasser de cette illusion-là, décidément tenace !
Parmi les amis qui m’y ont aidé, un seul faisait partie du milieu que je venais de quitter sans esprit de retour (6). C’est Claude Chevalley. Alors qu’il ne faisait pas de discours et n’était pas intéressé par les miens, je crois pouvoir dire que j’ai appris de lui des choses plus importantes et plus cachées que celle que je viens de dire. Aux temps où je le fréquentais assez [◊ 24] régulièrement (les temps du groupe « Survivre », auquel il s’était joint avec une conviction mitigée), souvent il me déroutait. Je ne saurais dire comment, mais je sentais qu’il détenait une connaissance qui m’échappait, une compréhension de certaines choses essentielles et toutes simples sûrement, qui peuvent s’exprimer par des mots simples certes, mais sans que pour autant la compréhension « passe » de l’un à l’autre. Je me rends compte maintenant qu’il y avait une différence de maturité entre lui et moi, qui faisait que souvent je me sentais en porte-à-faux vis-à-vis de lui, dans une sorte de dialogue de sourds qui n’était pas le fait d’un manque de sympathie mutuelle ou d’estime. Sans qu’il se soit exprimé en ces termes (pour autant que je me souvienne), il devait être clair pour lui que les « remises en question » (sur le « rôle social du scientifique », de la science, etc.) auxquelles j’arrivais alors, soit seul, soit par la logique d’une réflexion et d’une activité communes au sein du groupe « Survivre » (devenu par la suite « Survivre et vivre ») — que ces remises en question restaient au fond superficielles. Elles concernaient le monde dans lequel je vivais, certes, et le rôle que j’y jouais même — mais elles ne m’impliquaient pas vraiment de façon profonde. Ma vision de ma propre personne, pendant ces années bouillonnantes, n’a pas changé d’un poil. Ce n’est pas alors que j’ai commencé à faire connaissance avec moi-même. C’est six ans plus tard seulement que pour la première fois de ma vie je me suis débarrassé d’une illusion tenace, non pas sur les autres ou sur le monde environnant mais sur moi-même. Ça a été un autre réveil, d’une portée plus grande que le premier qui l’avait préparé. C’était un des premiers dans toute une « cascade » de réveils successifs, qui, je l’espère, va se poursuivre encore dans les années qui me restent dévolues.
Je ne me rappelle pas que Chevalley ait fait allusion en quelque occasion à la connaissance de soi, ou la « découverte de soi », pour mieux dire. Rétrospectivement, il est clair pourtant qu’il devait avoir commencé à faire connaissance avec lui-même depuis belle lurette. Il lui arrivait parfois de parler de lui-même, juste quelques mots à l’occasion de ceci ou cela, avec une simplicité déconcertante. Il est une des deux ou trois personnes que je n’ai pas entendues sortir de cliché. Il parlait peu, et ce qu’il disait exprimait, non des idées qu’il aurait adoptées et faites siennes, mais une perception et une compréhension personnelle des choses. C’est pourquoi sûrement il me déconcertait souvent, déjà aux temps où nous nous rencontrions encore au sein du groupe Bourbaki. Ce qu’il disait bousculait souvent des façons de voir qui m’étaient [◊ 25] chères, et que pour cette raison je considérais comme « vraies ». Il y avait en lui une autonomie intérieure qui me faisait défaut, et que j’ai commencé à percevoir obscurément aux temps de « Survivre et vivre ». Cette autonomie n’est pas de l’ordre de l’intellect, du discours. Ce n’est pas une chose qu’on peut « adopter », comme des idées, des points de vue, etc. L’idée ne me serait jamais venue, heureusement, de vouloir « faire mienne » cette autonomie perçue dans une autre personne. Il fallait que je trouve ma propre autonomie. Cela signifie aussi que j’apprenne (ou réapprenne) à être moi-même. Mais en ces années, je ne me doutais nullement de mon manque de maturité, d’autonomie intérieure. Si j’ai fini par le découvrir, sûrement la rencontre avec Chevalley a été parmi les ferments qui ont travaillé en moi en silence, alors que j’étais embarqué dans de grands projets. Ce ne sont pas des discours ni des mots qui ont semé ce ferment-là. Pour le semer, il a suffi que telle personne rencontrée au hasard de ma route se passe de discours, et se contente d’être elle-même.
Il me semble qu’en ces débuts des années 1970, quand nous nous rencontrions régulièrement à l’occasion de la publication du bulletin Survivre et vivre, Chevalley essayait, sans insistance, de me communiquer un message que j’étais alors trop pataud pour saisir, ou trop enfermé dans mes tâches militantes. Je me rendais compte obscurément qu’il avait quelque chose à m’apprendre sur la liberté — sur la liberté intérieure. Alors que j’avais tendance à fonctionner à coups de grands principes moraux et avais commencé à entonner cette trompette-là dès les premiers numéros de Survivre, comme chose allant de soi, il avait une aversion particulière pour le discours moralisateur. C’était je crois la chose qui me déroutait le plus en lui, aux débuts de Survivre. Pour lui, un tel discours était juste une tentative de contrainte, se superposant à une multitude d’autres contraintes extérieures étouffant la personne. On peut passer sa vie bien sûr à discuter une telle façon de voir, le pour et le contre. Elle bousculait totalement la mienne, animée (on s’en doute) par les plus nobles et généreux sentiments. J’étais peiné, il était incompréhensible pour moi que Chevalley, pour qui j’avais la plus grande estime et avec qui je me retrouvais un peu comme un compagnon d’armes, prenne un malin plaisir à ne pas partager ces sentiments ! Je ne comprenais pas que la vérité, la réalité des choses, n’est une question ni de bons sentiments, ni de points de vue ou de préférences. Chevalley voyaitune chose, tout ce qu’il y a de simple [◊ 26] et réelle, et je ne la voyais pas. Ce n’est pas qu’il l’avait lue quelque part ; il n’y a rien de commun entre voir une chose, et lire quelque chose à son sujet. On peut lire un texte à la rigueur avec ses mains (en écriture Braille) ou avec ses oreilles (si quelqu’un vous en fait la lecture), mais on ne peut voir la chose elle-même qu’avec ses propres yeux. Je ne crois pas que Chevalley avait de meilleurs yeux que moi. Mais il les utilisait, et moi non. J’étais trop pris par mes bons sentiments et le reste pour avoir le loisir de regarder l’effet de mes bons sentiments et principes sur ma propre personne et sur celle d’autrui, à commencer par mes propres enfants.
Il devait bien voir que souvent je ne me servais pas de mes yeux, que je n’en avais pas la moindre envie même. C’est étrange qu’il ne me l’ait jamais laissé entendre. Ou l’a-t-il fait, sans que j’entende ? Ou s’est-il abstenu, jugeant que c’était peine perdue ? Ou peut-être l’idée même ne lui serait pas venue — c’était mon affaire après tout et non la sienne, si je me servais de mes yeux ou non !
(12) Le mérite et le mépris
Je voudrais examiner de plus près, à la lumière de ma propre expérience limitée, quand et comment le mépris s’est installé dans le monde des mathématiciens, et plus particulièrement dans ce « microcosme » de collègues, amis et élèves qui était devenu comme ma seconde patrie. Et en même temps, voir quelle a été ma part dans cette transformation.
Il me semble pouvoir dire, sans réserve aucune, que je n’ai pas rencontré en 1948-1949, dans le cercle de mathématiciens dont j’ai parlé précédemment (dont le centre pour moi était le groupe Bourbaki initial), la moindre trace de mépris, ou simplement de dédain, de condescendance, vis-à-vis de moi-même ou d’aucun autre des jeunes gens, français ou étrangers, venus là pour apprendre le métier de mathématicien. Les hommes qui y jouaient un rôle de figure de proue, par leur position ou leur prestige, tels Leray, Cartan, Weil, n’étaient pas craints par moi, ni je crois par aucun de mes camarades. Mis à part Leray et Cartan, qui faisaient très « messieurs distingués », il m’a fallu même un bon moment avant de réaliser que chacun de ces lurons qui débarquaient là sans façons en tutoyant Cartan comme un copain et visiblement « dans le coup », était professeur d’Université tout comme Cartan lui-même, ne vivait nullement comme moi de la main à la bouche mais touchait des émoluments pour moi astronomiques, et était de surcroît un mathématicien d’envergure et d’audience internationale.
[◊ 27] Suivant une suggestion de Weil, j’ai passé les trois années suivantes à Nancy, qui à ce moment était un peu le quartier général de Bourbaki, avec Delsarte, Dieudonné, Schwartz, Godement (et un peu plus tard aussi Serre) y enseignant à l’université. Il n’y avait là avec moi qu’une poignée de quatre ou cinq jeunes gens (parmi lesquels je me rappelle de Lions, Malgrange, Bruhat, Berger, sauf confusion), donc on y était nettement moins « noyé dans le tas » qu’à Paris. L’ambiance était d’autant plus familière, tout le monde se connaissait personnellement, et on se tutoyait tous, je crois. Quand je fouille mon souvenir, c’est là pourtant que se situe le premier et seul cas où j’ai vu devant moi un mathématicien traiter un élève avec un mépris non déguisé. Le malheureux était venu pour la journée, d’une autre ville, pour travailler avec son patron. (Il devait préparer une thèse de doctorat, qu’il a d’ailleurs fini par passer honorablement, et il a acquis depuis une certaine notoriété, je crois.) J’étais assez soufflé de la scène. Si quelqu’un s’était permis un tel ton avec moi ne fût-ce qu’une seconde, je lui aurais claqué la porte au nez aussi sec ! En l’occurrence, je connaissais bien le « patron », j’étais même à tu et à toi avec lui, non l’élève que je connaissais de vue seulement. Mon aîné avait, en plus d’une culture étendue (non seulement mathématique) et d’un esprit incisif, une sorte d’autorité péremptoire qui à ce moment (et pendant assez longtemps après encore, jusque dans les débuts des années 1970) m’impressionnait. Il exerçait un certain ascendant sur moi. Je ne me rappelle pas si je lui ai posé une question au sujet de son attitude, seulement la conclusion que je retirais de la scène : c’est que vraiment ce malheureux élève devait être bien nul, pour mériter d’être traité de cette façon — quelque chose comme ça. Je ne me suis pas dit alors que si l’élève était nul en effet, c’était une raison pour lui conseiller de faire autre chose, et pour cesser de travailler avec lui, mais en aucun cas pour le traiter avec mépris. Je m’étais identifié aux « forts en maths » tels que cet aîné prestigieux, aux dépens des « nullités » qu’il serait licite de mépriser. J’ai suivi alors la voie toute tracée de la connivence avec le mépris, qui m’arrangeait, en mettant en relief ce fait que moi, j’étais accepté dans la confrérie des gens méritoires, des forts en maths ! (7)
Bien sûr, pas plus que quiconque, je ne me serais dit en termes clairs : les gens qui s’essayent à faire des maths sans y arriver sont bons à mépriser ! J’aurais entendu quelqu’un dire quelque chose de cette eau, vers cette époque ou à toute autre, je l’aurais repris de belle façon, sincèrement désolé d’une [◊ 28] ignorance spirituelle aussi phénoménale. Le fait est que je baignais dans l’ambiguïté, je jouais sur deux tableaux qui ne communiquaient pas : d’une part les beaux principes et sentiments, de l’autre : pauvre gars, faut vraiment être nul pour se faire traiter comme ça (sous-entendu : c’est pas à moi que ce genre de mésaventure pourrait arriver, c’est sûr !).
Il me semble finalement que l’incident que j’ai rapporté, et surtout le rôle (en apparence anodin) que j’y ai joué, est en fait typique d’une ambiguïté en moi, qui m’a suivie tout au long de ma vie de mathématicien dans les vingt années qui ont suivi, et qui ne s’est dissipée qu’aux lendemains du « réveil » de 1970 (8), sans que je la détecte clairement avant aujourd’hui même, en écrivant ces lignes. C’est bien dommage d’ailleurs que je ne m’en sois pas aperçu à ce moment. Peut-être le temps n’était-il pas mûr pour moi. Toujours est-il que les témoignages qui me parvenaient alors sur le règne du mépris, sur lequel j’avais choisi de fermer les yeux, ne me mettaient pas en cause personnellement, ni d’ailleurs aucun des collègues et amis dans la partie la plus proche de moi de mon cher microcosme (9). C’était plutôt sur l’air de : ah ! que c’est triste d’avoir à apprendre (ou : à vous apprendre) de telles choses, qui l’eût cru, faut vraiment être salaud (j’allais dire : nul, pardon !) pour traiter des êtres vivants de cette façon-là ! Pas si différent de l’autre air finalement, il suffit de remplacer « nul » par « salaud » et « se faire traiter » par « traiter » et le tour est joué ! Et l’honneur, bien sûr, est sauf, pour le champion des bonnes causes !
La chose qui ressort clairement de ceci, c’est ma connivence avec des attitudes de mépris. Elle remonte pour le moins au tout début des années 1950, dès les années donc qui ont suivi l’accueil bienveillant reçu auprès de Cartan et de ses amis. Si je ne « voyais rien » plus tard, alors que le mépris devenait monnaie courante un peu partout, c’est que je n’avais pas envie de voir — pas plus que dans ce cas isolé, et particulièrement flagrant, où il fallait vraiment mettre le paquet pour faire semblant de ne rien voir ni sentir !
Cette connivence était en étroite symbiose avec ma nouvelle identité, celle de membre respecté d’un groupe, le groupe des gens méritoires, des forts en maths. Je me rappelle que j’étais particulièrement satisfait, fier même, que dans ce monde que je m’étais choisi, qui m’avait coopté, ce n’était pas la position sociale ni même (mais non !) la seule réputation qui comptait, encore fallait-il qu’elle soit méritée — on avait beau être professeur d’université [◊ 29] ou académicien ou n’importe, si on n’était qu’un mathématicien médiocre (pauvre gars !) on n’était rien, ce qui comptait c’était uniquement le mérite, les idées profondes, originales, la virtuosité technique, les vastes visions et tout ça !
Cette idéologie du mérite, à laquelle je m’étais identifié sans réserve (alors qu’elle restait bien entendu implicite, inexprimée), a quand même pris un fier coup chez moi aux lendemains, comme je disais, du fameux réveil de 1970. Je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’elle ait disparu dès ce moment sans laisser de traces. Il aurait sans doute fallu pour cela que je la détecte en moi-même clairement, alors que je la dénonçais surtout chez les autres, il me semble. C’est d’ailleurs Chevalley qui a été un des premiers, avec Denis Guedj que j’ai aussi connu par Survivre, à attirer mon attention sur cette idéologie-là (ils l’appelaient la « méritocratie», ou un nom comme ça), et ce qu’il y avait en elle de violence, de mépris. C’est à cause de ça, m’a dit Chevalley (ça devait être au moment de notre première rencontre chez lui, à propos de Survivre), qu’il ne supportait plus l’ambiance dans Bourbaki et avait cessé d’y mettre les pieds. Je suis persuadé, en y repensant, qu’il devait bien s’être aperçu que j’avais bien été partie prenante de cette idéologie-là, et peut-être même qu’il en restait encore des traces dans quelques recoins. Mais je ne me rappelle pas qu’il l’ait jamais laissé entendre. Peut-être que là encore, il avait préféré me laisser le soin de mettre des points sur les i qu’il me traçait, et j’ai attendu jusqu’à aujourd’hui pour les mettre. Mieux vaut tard que jamais !
(13) Force et épaisseur
Il est bien possible que l’incident que j’ai rapporté marque aussi le moment d’un basculement intérieur en moi, vers une identification plus ou moins inconditionnelle avec la confrérie du mérite, aux dépens des gens considérés comme nuls, ou simplement « sans génie » comme on aurait dit quelques générations avant (ce terme n’était plus en vogue déjà de mon temps) : les gens ternes, médiocres — tout au mieux des « caisses de résonance » (comme Weil a écrit quelque part) pour les grandes idées de ceux qui comptent vraiment… Le seul fait que ma mémoire, qui si souvent agit en fossoyeur même pour des épisodes qui sur le moment mobilisent une énergie psychique considérable, ait retenu cet épisode-là, ne se rattachant à aucun autre souvenir directement lié, et se présentant sous une apparence tellement anodine, rend plausible ce sentiment d’un « basculement » qui aurait eu lieu alors.
[◊ 30] Dans une méditation d’il y a moins de cinq ans, j’ai d’ailleurs fini par me rendre compte que cette idéologie du « nous, les grands et nobles esprits… », sous une forme particulièrement extrême et virulente, avait sévi en ma mère depuis son enfance, et dominé sa relation aux autres, qu’elle se plaisait à regarder du haut de sa grandeur avec une commisération souvent dédaigneuse, voire méprisante. Je vouais d’ailleurs à mes parents une admiration sans réserve. Le premier et seul groupe auquel je me sois identifié, avant la fameuse « communauté mathématique », a été le groupe familial réduit à ma mère, mon père et moi, qui avais eu l’honneur d’être reconnu par ma mère comme digne de les avoir comme parents. C’est dire que les germes du mépris ont dû être semés dans ma personne dès mon enfance. Le moment serait peut-être mûr de suivre les vicissitudes, à travers mon enfance et ma vie d’adulte, de ces germes, et des récoltes d’illusion, d’isolement et de conflit en quoi certains d’eux ont levé. Mais ce n’est pas le lieu ici, où je suis un dessein plus limité. Je crois pouvoir dire que cette attitude de mépris n’a jamais pris dans ma vie une véhémence et une force destructrice comparables à celles que j’ai vues dans la vie de ma mère (quand je me suis donné la peine de regarder la vie de mes parents, vingt-deux ans après la mort de ma mère, et trente-sept ans après celle de mon père). Mais c’est le moment maintenant ou jamais d’examiner avec attention, ici, au moins qu’elle a été la place de cette attitude dans ma vie de mathématicien.
Avant cela, pour situer dans son contexte général l’incident rapporté au paragraphe précédent, je voudrais insister sur ce fait, qu’il est entièrement isolé parmi mes souvenirs des années 1950, et même de plus tard. Même de nos jours, alors que je constate pourtant une érosion parfois déconcertante de certaines formes élémentaires de la courtoisie et du respect d’autrui dans le milieu qui fut le mien (10), l’expression directe et non déguisée du mépris de patron à élève doit être une chose assez rare. Pour ce qui est des années 1950, j’ai très peu de souvenirs qui aillent dans le sens d’une crainte qui aurait entouré alors une figure de notoriété, ou d’attitude de mépris ou simplement dédaigneuse. Si je fouille dans ce sens, je peux dire que lors de la première fois où j’ai été reçu chez Dieudonné à Nancy, avec l’amabilité pleine de délicatesse qu’il a toujours eue avec moi, j’ai été un peu éberlué par la façon dont cet homme raffiné et affable parlait de ses étudiants — tous des abrutis, autant dire ! C’était une corvée de leur faire des cours, auxquels il était évident qu’ils ne comprenaient rien… Après 1970 j’ai entendu les échos [◊ 31] venant du côté amphithéâtre, et j’ai su que Dieudonné était bel et bien craint des étudiants. Pourtant, alors qu’il était réputé pour avoir des opinions tranchées et pour les servir avec une franchise parfois tonitruante, je ne l’ai jamais vu se comporter d’une façon blessante ou humiliante, y compris en présence de collègues dont il avait piètre estime, ou aux moments de ses légendaires grosses colères, qui s’apaisaient aussi rapidement et aisément qu’elles avaient surgi.
Sans m’associer aux sentiments exprimés par Dieudonné au sujet de ses étudiants, je ne prenais pas non plus mes distances par rapport à son attitude, présentée comme la chose la plus évidente du monde, comme allant presque de soi de la part d’une personne qui avait une passion pour la mathématique. L’autorité pleine de bienveillance de mon aîné aidant, cette attitude-là m’apparaissait alors comme tout au moins une des attitudes possibles qu’on pouvait raisonnablement avoir vis-à-vis des étudiants et des tâches d’enseignement.
Il me semble que pour Dieudonné comme pour moi, imprégnés l’un et l’autre de cette même idéologie du mérite, l’effet isolant de celle-ci se trouvait dans une large mesure neutralisé lorsque nous nous trouvions devant une personne en chair et en os, dont la seule présence nous rappelait silencieusement des réalités plus essentielles que celles du soi-disant « mérite », et rétablissait un lien oublié. La même chose devait se passer pour la plupart de nos collègues ou amis, non moins imprégnés que Dieudonné ou moi du syndrome si répandu de supériorité. Sûrement tel est le cas encore aujourd’hui pour beaucoup d’entre eux.
Weil avait également la réputation d’être craint par ses étudiants, et il est le seul de mon microcosme, en les années 1950, dont j’aie eu l’impression qu’il était craint même parmi les collègues, de statut (ou simplement de tempérament) plus modeste. Il lui arrivait d’avoir des attitudes de hauteur sans réplique, qui pouvaient déconcerter l’assurance la mieux accrochée. Ma susceptibilité aidant, cela a été l’occasion une ou deux fois de brouilles passagères. Je n’ai pas perçu en ses façons une nuance de mépris ou une intention délibérée de blesser, d’écraser ; plutôt des attitudes d’enfant gâté, prenant un plaisir (parfois malicieux) à mettre mal à l’aise, comme une façon de se convaincre d’un certain pouvoir qu’il exerçait. Il avait d’ailleurs un ascendant véritablement étonnant sur le groupe Bourbaki, qu’il me donnait parfois l’impression de mener à la baguette, un peu comme une maîtresse d’école maternelle une troupe d’enfants sages.
[◊ 32] Je ne me rappelle qu’une seule autre occasion en les années 1950, où j’aie senti une expression brutale, non déguisée de mépris. Elle provenait d’un collègue et ami étranger, à peu près de mon âge. Il avait une puissance mathématique peu commune. Quelques années avant, où cette puissance était pourtant déjà bien manifeste, j’avais été frappé par sa soumission (qui me paraissait quasiment obséquieuse) au grand professeur dont il était encore le modeste assistant. Ses moyens exceptionnels lui valurent rapidement une réputation internationale, et un poste-clef dans une université particulièrement prestigieuse. Il y régnait alors sur une petite armée d’assistants-élèves, de façon apparemment tout aussi absolue que son patron avait régné sur lui et ses camarades. À ma question (si je me rappelle bien) s’il avait quelques élèves (sous-entendu : qui faisaient du bon travail avec lui), il a répondu, avec un air de fausse désinvolture (je traduis en français) : « douze pièces ! » — où « pièces » était donc le nom par lequel il référait à ses élèves et assistants. Il est certes rare qu’un mathématicien ait un tel nombre d’élèves à la fois faisant de la recherche sous sa direction — et sûrement mon interlocuteur en tirait un secret orgueil, qu’il essayait de cacher sous cet air négligent, comme pour dire : « Oh, juste douze pièces, pas la peine même d’en parler ! » Ça devait être vers 1959, j’avais déjà une bonne carapace alors sûrement, j’ai pourtant eu un haut-le-cœur ! J’ai dû le lui dire sur-le-champ d’une façon ou d’une autre, et je ne crois pas qu’il m’en ait voulu. Peut-être même sa relation à ses élèves n’était-elle pas aussi sinistre que son expression pouvait le laisser supposer (je n’ai pas eu le témoignage d’un de ses élèves), et qu’il s’était trouvé simplement pris au piège de son puéril désir de se pavaner devant moi dans toute sa gloire. Rétrospectivement, je vois que cet incident a dû marquer un tournant dans nos relations, qui avaient été des relations d’amitié — je sentais en lui une sorte de fragilité, une finesse aussi, qui attiraient ma sympathie affectueuse. Ces qualités s’étaient émoussées, corrodées par sa position d’homme important, admiré et craint. Après cet incident, un malaise est resté en moi vis-à-vis de lui — décidément je ne me sentais pas faire partie du même monde que lui…
Pourtant on faisait bien partie du même monde — et sans m’en rendre plus compte que lui, sûrement je m’épaississais, moi aussi. À ce sujet il m’est resté un souvenir vivace, se situant au Congrès international d’Édimbourg, en 1958. Depuis l’année précédente, avec mon travail sur le théorème de Riemann-[◊ 33] Roch, j’étais promu grande vedette, et (sans que j’aie eu à me le dire en termes clairs alors) j’étais aussi une des vedettes du Congrès. (J’y ai fait un exposé sur le vigoureux démarrage de la théorie des schémas en cette même année.) Hirzebruch (une autre vedette du jour, avec son théorème de Riemann-Roch à lui) faisait un discours d’ouverture, en l’honneur de Hodge qui allait partir à la retraite cette année. À un moment, Hirzebruch a laissé entendre que les mathématiques se faisaient par le travail des jeunes surtout, plus que par celui des mathématiciens d’âge mûr. Cela avait déclenché dans la salle du Congrès, où les jeunes formaient une majorité, un tollé général d’approbation. J’étais enchanté et très d’accord bien sûr, j’avais trente ans pile, ça pouvait encore passer pour jeune, et le monde m’appartenait ! Dans mon enthousiasme, j’ai dû crier à haute voix et taper des grands coups sur la table. Il se trouvait que j’étais assis à côté de lady Hodge, l’épouse du mathématicien éminent qu’on était censé honorer en cette occasion, alors qu’il allait prendre sa retraite. Elle s’est tournée vers moi avec de grands yeux et m’a dit quelques mots, dont je n’ai plus souvenir — mais j’ai dû voir reflété par ses yeux étonnés l’épaisseur dénuée de tact qui venait de se déchaîner sans retenue devant cette dame sur la fin de sa vie. J’ai senti alors quelque chose, dont le mot « honte » donne une image peut-être déformée — une humble vérité plutôt concernant celui que j’étais alors. Je n’ai plus dû donner de grands coups sur les tables ce jour-là…
(14) Naissance de la crainte
C’est vers ce moment je suppose, quand (sans l’avoir cherché) j’ai commencé à être vu comme une vedette dans le monde mathématique, qu’une certaine crainte a dû commencer aussi à entourer ma personne, pour bon nombre de collègues inconnus ou moins connus. Je le suppose, sans pouvoir le situer par un souvenir précis, par une image qui m’aurait frappé et se serait fixée dans ma mémoire, comme cet incident rapporté précédemment (qui a sans doute marqué ma première rencontre avec le mépris dans mon milieu d’adoption). La chose a dû se faire insensiblement, sans attirer mon attention, sans se manifester par quelque incident particulier, typique, que la mémoire aurait retenu, avec un éclairage peut-être tout aussi délibérément anodin que pour cet autre incident. Ce que me restitue « en bloc » mon souvenir de ces années de transition, c’est qu’il n’était pas rare que les gens qui m’abordaient, que ce soit après mon séminaire, ou pendant une rencontre telle que le séminaire Bourbaki ou quelque [◊ 34] colloque ou congrès, avaient à surmonter une sorte de trac, qui restait plus ou moins apparent pendant notre discussion, si discussion il y avait. Quand celle-ci durait plus que quelques minutes, cette gêne le plus souvent disparaissait progressivement pendant que nous parlions et que la conversation s’animait. Parfois aussi, rarement, il a dû arriver que la gêne se maintenait, au point de devenir un obstacle réel à la communication même au niveau impersonnel d’une discussion mathématique, et que j’aie senti alors confusément en face de moi une souffrance impuissante, exaspérée d’elle-même. Je parle de tout ceci sans vraiment « me souvenir », comme à travers un brouillard qui, néanmoins, me restitue des impressions qui ont dû être enregistrées, et évacuées sans doute au fur et à mesure. Je serais bien incapable de situer dans le temps, autrement que par une supposition, l’apparition de cette gêne, expression d’une crainte.
Je ne crois pas que cette crainte émanait de ma personne et qu’elle était limitée à une attitude, à des comportements qui m’auraient distingué de mes collègues. S’il en avait été ainsi, il me semble que j’aurais fini par en recevoir des échos au début des années 1970, quand je suis sorti d’un rôle auquel je m’étais prêté jusque-là, le rôle justement de vedette, de « grand patron ». C’est ce rôle, je crois, et non ma personne, qui était entouré de crainte. Et ce rôle, il me semble, avec ce halo de crainte qui n’a rien de commun avec le respect, n’existait pas, pas encore, au début des années 1950, tout au moins pas dans le milieu mathématique qui m’avait accueilli à partir du moment même où j’ai fait sa rencontre, en 1948.
Avant ce « réveil » de 1970, je n’aurais pas songé d’ailleurs à qualifier de « crainte » ce trac, cette gêne auxquels j’étais confronté parfois, de la part des collègues qui ne faisaient pas partie du milieu le plus familier. J’en étais gêné moi-même quand elle se manifestait, et faisais alors mon possible pour la dissiper. Une chose remarquable, typique du peu d’attention accordé à ce genre de choses dans mon cher microcosme : je ne me rappelle pas d’une seule fois, pendant les vingt ans où j’ai fait partie de ce milieu, où la question ait été abordée entre un collègue et moi, ou par d’autres devant moi ! (11) Ce « brouillard » qui me tient lieu de souvenir ne me restitue pas non plus quelque impression de gratification consciente ou inconsciente que de telles situations auraient suscitée en moi. Je ne pense pas qu’il y en ait eu au niveau conscient, mais ne me hasarderais pas à affirmer que je n’en ai pas été effleuré [◊ 35] occasionnellement au niveau inconscient, dans les premières années. Si oui, cela a dû être fugitif, sans se répercuter dans un comportement qui aurait agi comme fixateur d’une gêne. Ce n’est certes pas que ma fatuité n’était engagée dans le rôle que je jouais ! Mais si j’investissais dans ce rôle sans compter, ce qui motivait alors mon ego n’était pas l’ambition d’impressionner le « collègue du rang », mais de me surpasser sans cesse pour forcer l’estime sans cesse renouvelée de mes « pairs » — et avant tout autre, peut-être, des aînés qui m’avaient fait crédit et m’avaient accepté comme un des leurs dès avant que j’aie pu donner ma mesure. Il me semble que l’attitude intérieure qui a été la mienne vis-à-vis de la crainte dont j’étais l’objet, que j’essayais de mon mieux d’ignorer tout en la dissipant tant bien que mal là où elle se manifestait — que cette attitude peut être considérée comme typique tout au long des années 1960 dans le milieu (le « microcosme ») dont je faisais partie.
La situation s’est considérablement dégradée encore, dans les dix ou quinze ans qui se sont écoulés depuis, à en juger tout au moins par les signes qui me parviennent de temps en temps de ce monde, et les situations dont j’ai pu être le proche témoin, voire même parfois un coacteur. Plus d’une fois, parmi ceux-là mêmes de mes anciens amis ou élèves qui m’avaient été les plus chers, j’ai été confronté aux signes familiers, irrécusables du mépris ; à la volonté (« gratuite » en apparence) de décourager, d’humilier, d’écraser. Un vent du mépris s’est levé je ne saurais dire quand, et souffle dans ce monde qui m’avait été cher. Il souffle, sans se soucier du « mérite » ou « démérite », brûlant par son haleine les humbles vocations comme les plus belles passions. En est-il un seul parmi mes compagnons d’antan, protégé chacun, avec « les siens », par de solides murailles, installé (comme je le fus naguère) dans la crainte feutrée qui entoure sa personne — en est-il un seul qui sente ce souffle-là ? J’en connais bien un et un seul, parmi mes anciens amis, qui l’ait senti et m’en ait parlé, sans l’appeler par son nom. Et tel autre aussi qui l’a perçu un jour comme à son corps défendant, pour s’empresser de l’oublier le lendemain même (12). Car sentir ce souffle et l’assumer, pour un de mes amis d’antan tout comme pour moi-même, c’est aussi accepter de porter un regard sur soi-même.
(15) Récoltes et semailles
Je ne songe pas, je ne songerai plus à m’indigner d’un vent qui souffle, alors que j’ai vu clairement que je ne suis pas étranger à ce vent, comme une fatuité en moi aurait bien voulu me le faire croire. Et alors même que j’y [◊ 36] aurais été étranger, mon indignation aurait été une offrande bien dérisoire à ceux qui sont humiliés comme à ceux qui humilient, et que j’ai aimés les uns comme les autres.
Je n’ai pas été étranger à ce vent, par ma connivence avec le mépris et avec la crainte, dans ce monde que j’avais choisi. Cela m’arrangeait de fermer les yeux sur ces bavures, comme sur bien d’autres, aussi bien dans ma vie professionnelle que dans ma vie familiale. Dans l’une et l’autre, j’ai récolté ce que j’ai semé — et ce que d’autres aussi ont semé avant moi ou avec moi, aussi bien mes parents (et les parents de mes parents…) que mes nouveaux amis d’antan. Et d’autres encore que moi récoltent aujourd’hui ces semailles qui ont levé, aussi bien mes enfants (et les enfants de mes enfants), que tel de mes élèves d’aujourd’hui, traité avec mépris par tel de mes élèves d’antan.
Et il n’y a amertume ni résignation en moi, ni apitoiement, en parlant des semailles et de la récolte. Car j’ai appris que dans la récolte même amère, il y a une chair substantielle dont il ne tient qu’à nous de nous nourrir. Quand cette substance est mangée et qu’elle est devenue part de notre chair, l’amertume a disparu, qui n’était que le signe de notre résistance devant une nourriture à nous destinée.
Et je sais aussi qu’il n’y a récoltes qui ne soient aussi semailles d’autres récoltes, plus amères souvent que celles qui les avaient précédées. Il arrive encore que quelque chose en moi se serre devant la chaîne apparemment sans fin de semailles insouciantes et de récoltes amères, transmise et reprise de génération à génération. Mais je n’en suis plus accablé ni révolté comme devant une fatalité cruelle et inéluctable, et encore moins je n’en suis le prisonnier complaisant et aveugle, comme je le fus naguère. Car je sais qu’il y a une substance nourricière dans tout ce qui m’arrive, que les semailles soient de ma main ou de celle d’autrui — il ne tient qu’à moi de manger et de la voir se transformer en connaissance. Et il n’en est pas autrement pour mes enfants et pour tous ceux que j’ai aimés et ceux que j’aime en cet instant, lorsqu’ils récoltent ce que j’ai semé en des temps de fatuité et d’insouciance, ou ce qu’il m’arrive de semer encore aujourd’hui.
III — 恐惧的诞生
概要
(11) 邂逅 Claude Chevalley——或自由与善意
(9) 受欢迎的异乡人
我觉得是时候谈谈我与数学家世界的关系了。这与我与数学的关系是完全不同的两回事。后者从我年轻时起就存在且强烈,远在我知道还存在一个数学家的世界和圈子之前。整整一个复杂的世界,有其学会、期刊、会议、研讨会、代表大会,有明星人物和苦力,有权力结构,有幕后操纵者,还有同样灰暗的、可被任意驱使的劳苦大众,他们为论文或文章而苦恼,还有那些更少数的、资源丰富且想法充沛却撞上紧闭的大门,绝望地寻求那些有权势、忙碌且令人畏惧的人物之一的支持,这些人拥有那种神奇的力量:让一篇文章得以发表……
1948年,我二十岁时来到巴黎,才发现有一个数学世界的存在。我瘦小的行李箱里装着一份蒙彼利埃大学的理学学士文凭,和一份密密麻麻、正反两面书写、没有留白(纸很贵!)的手稿,代表了三年来对后来(我才知道)当时被称为「测度论」或「Lebesgue 积分」的东西的独自思考。因为从未遇到过其他人,直到我抵达首都那天为止,我一直以为自己是世界上唯一「做数学」的人,唯一的数学家因此。(对我来说这是一回事,直到今天在某种程度上还是如此。)我曾摆弄着我称之为「可测」的集合(虽然从未遇到过不可测的集合……)和几乎处处收敛,却不知道什么是拓扑空间(espace topologique)。我在十来个不等价的[◊ 19]「抽象空间」和紧致性概念中迷失,这些是从一本小册子(一个名叫Appert 的人写的,我想,是在*《科学与工业新知》系列*里偶然发现的,天知道是怎么碰上的。我此前从未听到过——至少是在数学语境中——像群(groupe)、域(corps)、环(anneau)、模(module)、复形(complexe)、同调(homologie)这样奇怪或陌生的词汇(还有更多!),它们突然之间,毫无预兆地,同时向我涌来。冲击十分猛烈!
如果说我从那次冲击中「幸存」了下来,并且继续做数学、甚至以此为职业,那是因为在那些遥远的年代,数学世界还远不像后来那样。也有可能是我有幸落在了这个未曾料想的世界中一个比别处更友善的角落。我有一封模糊的推荐信,来自一位我在蒙彼利埃理学院的教授,Soula 先生(他和他的同事们一样,很少在他的课堂上见到我!),他曾是Cartan 的学生(父亲还是儿子,我已经记不清了)。由于 ÉlieCartan 当时已经「退场」,他的儿子 HenriCartan 便成了第一位「同类」——我有幸遇到的第一位。我当时丝毫未察觉这是多么吉利的预兆!他以那种特有的、充满善意的礼貌接待了我——这种礼貌是那些有幸在他指导下进行最初训练的几代巴黎高师学生所熟知的。他大概也没有意识到我的无知有多么深广,从他当时为我指引学习方向所给的建议来看。无论如何,他的善意显然是针对人本身,而不是针对学识或可能的天赋,也不是(后来)针对声誉或名望……
在接下来的一年里,我成了Cartan 在「高师」课程(关于流形(variété)上的微分形式论)的听众,紧紧跟随着;也旁听了「Cartan 讨论班」」,目瞪口呆地看着他与Serre 之间的讨论,大谈「谱序列」(brr!)和画满箭头的图画(称为「图表」),覆盖了整个黑板。那正是「层」(faisceau)理论、「壳层」和整套工具的英雄时代,而我对它们的含义完全无法理解,然而我还是强迫自己勉力吞下定义和命题,并验证证明。在Cartan 讨论班上还有Chevalley、Weil 的定期出现,而在Bourbaki 讨论班的日子(聚集了[◊ 20]顶多二十来个参与者和听众),你会看到,像一群有点喧闹的朋友,那著名 Bourbaki 帮的其他成员涌入:Dieudonné、Schwartz、Godement、Delsarte。他们都以「你」相称,说着一种我几乎完全听不懂的共同语言,大量抽烟,开怀大笑,只差几箱啤酒就完美了——取而代之的是粉笔和黑板擦。这与Leray 在法兰西学院的课程(关于Schauder 的无穷维空间中拓扑度理论,天哪!)氛围截然不同,我是听从Cartan 的建议去听的。我曾去见过Leray 先生,在法兰西学院问他(如果我没记错的话)他的课程将要讲什么。我不记得他给了我什么解释,也不记得我是否听懂了任何东西——只记得,在那里我也感受到一种善意的欢迎,一种面向任何初来乍到的陌生人的欢迎。正是这一点,而绝非其他,让我去上了这门课并勇敢地坚持了下来,就像在Cartan 讨论班上一样——尽管当时Leray 所讲的内容我几乎完全无法理解。
奇怪的是,在这个我初来乍到的世界里,我几乎听不懂这里的语言,更不会说,但我并不觉得自己是个外人。尽管我几乎没有什么机会(而且理所当然!)和那些快活的家伙交谈,比如Weil 或Dieudonné,或是和那些风度更为优雅的先生们交谈,比如Cartan、Leray 或Chevalley,我却感到被接纳,我几乎想说:他们中的一员。我不记得有哪一次被这些人中的哪位以居高临下的态度对待,也不记得有哪一次我的求知渴望——以及后来重新燃起的发现之喜——曾遭到自满或轻蔑的拒绝(5)。若非如此,我就不会像人们所说的那样「成为数学家」了——我会选择另一份职业,一份能让我发挥所长而不必面对蔑视的工作……
尽管「客观地」说,我对这个世界是陌生的,就像我在法国是个异乡人一样,然而有一种纽带将我与这些来自不同阶层、不同文化、不同命运的人们联结在一起:一种共同的激情。我怀疑在那关键的一年里,当我发现数学家世界的时候,他们当中是否有人——甚至Cartan——我勉强算是他的学生,但他还有许多其他学生(而且远没有我这么跟不上!)——是否在我身上看到了同样燃烧在他们心中的[◊ 21]的那种激情。在他们眼中,我大概只是众多听课和参加讨论班的人之一,埋头记着笔记,显然跟不上趟。如果说我在某些方面与其他听众有所不同,那就是我不怕提问——尽管我的问题大多暴露了我在语言和数学知识上的惊人无知。那些回答可能很简短,甚至带着惊讶,但我这个当年目瞪口呆的冒失鬼却从未遭遇过斥责或「让我认清自己位置」之类的冷遇,无论是在不拘小节的Bourbaki 圈子中,还是在更为庄重的Leray 在法兰西学院的课堂上。那些年里,从我揣着一封给 ÉlieCartan 的信抵达巴黎以来,我从未感觉自己面对的是一个帮派、一个封闭甚至充满敌意的世界。如果说我体验过——深切体验过——面对蔑视时内心的那种紧缩感,那并不是在这个世界里;至少不是在那时。对人的尊重是我在那里呼吸的空气的一部分。在那里,不需要去赢得尊重,不需要先证明自己才能被接纳,才能受到和善的对待。说来也许奇怪,只需是一个人,有一张人的面孔,就已足够。
(10)「数学共同体(communauté mathématique)」: 虚构与现实
因此,如果从那一年的内心深处开始,而且在随后的岁月里越来越清楚地,我感觉到自己是这个世界的一员,也就毫不奇怪了——我很乐于用这个对我充满意义的名称来指称它,即「数学共同体」。在写下这些文字之前,我从未有机会审视我赋予这个名称的含义,尽管在很大程度上我认同于这个「共同体」。现在很清楚,它对我来说无非是在空间(espace)和时间中的一种理想延伸,延伸自那个曾接纳我、视我为其中一员的和善世界;此外,这是一个与我生命中占支配地位的伟大激情之一紧密相连的世界。
这个我逐渐认同的「共同体」,并非完全凭空虚构地外推自最初接纳我的那个数学圈。最初的圈子逐渐扩大,我的意思是:由于共同关心的主题和人际上的契合,我得以经常交往的数学家圈子,在最初接触后的十年或二十年里不断扩大。在[◊ 22]具体而言,就是同事与朋友的圈子,或者说是这种同心结构(structure concentrique),从与我关系最密切的同事(首先是Dieudonné、Schwartz、Godement,之后主要是 Serre,再后来还有像Andreotti、Lang、Tate、Zariski、Hironaka、Mumford、Bott、MikeArtin,更不用说小组的成员布尔巴基(Bourbaki)本身也在逐渐扩大,还有从1960年代起向我靠拢的学生们……),到其他一些我曾在各处遇到过、因或强或弱的契合而与之有着或远或近联系的同事——正是这个由机缘和契合所构成的微观世界,代表着这个对我充满温暖和共鸣的名称的具体内容:数学共同体。当我认同于它,如同一个鲜活、温暖的存在时,实际上我认同的正是这个微观世界。
直到1970年的「大转折」——第一个觉醒我该这么说——之后,我才意识到这个舒适宜人的微观世界只代表「数学世界」中极小的一部分,而我乐于赋予这个我仍然不了解、从未想过要去关心的世界的那些特征,都是虚构的。
在这二十二年中,这个微观世界本身的面貌也发生了变化,而周围的世界也在变化着。无疑我也随着岁月的流逝,在不知不觉中改变了,就像我周围的世界一样。我不知道我的朋友们和同事们是否比我更多地察觉到了周围世界、他们自己的微观世界以及他们自身中的这种变化。我也说不清这个奇怪的变化是何时、如何发生的——它大概是悄无声息地、蹑手蹑脚地到来的:有名望的人令人畏惧。我自己也令人畏惧——即使不是被我的学生或朋友所畏惧,也不是被那些认识我本人的人所畏惧,但至少被那些只通过名声了解我、而自身又没有相当名声保护的人所畏惧。
我意识到弥漫在数学界(以及其他科学领域,甚至有过之而无不及)中的恐惧,是在将近十五年前我「觉醒」之后。在之前的十五年里,我逐渐地、不知不觉地进入了「大老板(grand patron)」的角色,进入了Who’s who数学界。毫[◊ 23]无察觉地,我成了这个角色的囚徒,它把我与所有人隔离开来,除了少数几个「同行」和少数几个坚定地「有抱负」的学生(而且这也难说……)。直到我走出这个角色,环绕它的恐惧才至少部分地消散了。那些多年来在我面前缄默不语的人终于开口了。
它们带给我的见证(témoignage)不仅仅是恐惧的见证,还有蔑视。尤其是当权者对别人的蔑视,一种引发并滋养恐惧的蔑视。
我几乎没有体验过恐惧,但对蔑视却深有体会,在那些一个人及其生命无足轻重的岁月里。我曾经乐于忘记那个蔑视的时代,而如今它又回来提醒我!也许它从未停止过,只是我满足于换了一个世界(在我看来如此),把目光转向别处,或者干脆说:假装看不见、听不见,除了那些激动人心、无穷无尽的数学讨论?那些日子里,我终于开始明白,蔑视无处不在,就在这个世界中——我选择了它作为自己的世界,我认同于它,它曾得到我的支持,也曾呵护过我。
(11) 与 Claude 相遇Chevalley——或自由与善意
也许前面的文字会让人觉得,那些几乎在一夜之间开始涌向我的见证让我深受震撼。然而事实并非如此。这些见证被记录在一个仍然表面的层面上。它们只是增添到我刚刚了解的其他事实上,或者是我此前一直知道却避免去关注的事实。今天,我会这样表达我当时学到的教训:「科学家们」,从最显赫到最默默无闻,都是与其他所有人一模一样的人!我曾沉溺于想象「我们」是某种更优越的存在,我们拥有某种额外的东西——我花了足足一两年时间才摆脱这个幻觉,它真是根深蒂固!
在帮助我摆脱这一幻觉的朋友中,有一位是唯一来自我刚刚离开、并无意重返的那个圈子的人(6)。那是 ClaudeChevalley。尽管他并不发表演说,也不关心我的那些演说,但我相信可以说,我从他那里学到的东西比我刚才所说的更为重要、更为隐秘。在我与他交往相当[◊ 24]定期来往的那段时间(即「Survivre」小组时期,他是以半信半疑的态度加入的),他常常让我摸不着头脑。我说不清是为什么,但我感到他掌握着某种我所不了解的知识,一种对某些必定至关重要而又极为简单的事物的理解,这些事固然可以用简单的词语来表达,但理解却无法从一个人「传递」到另一个人。我现在意识到,他与我在成熟度上存在差距,这使我常常在他面前感到别扭,陷入一种并非源于缺乏相互好感或尊重的聋子对话。尽管他没有用这样的话来表达(据我所记),但他想必很清楚,我当时通过独自思考或在「Survivre」小组(后来更名为「Survivre et vivre」)的共同反思与活动中所得出的那些「质疑」(关于「科学家的社会角色」、科学本身等等)——这些质疑归根结柢仍然是表面的。它们确实关乎我所生活的世界,甚至关乎我在其中扮演的角色——但它们并未真正深刻地触及我自身。在这热血沸腾的几年里,我对我自身的洞见没有发生丝毫改变。我并非从那时起才开始认识自己。而是直到六年之后,在我生命中才第一次摆脱了一个顽固的幻觉,不是关于他人或周遭世界,而是关于我自己。这是又一次觉醒,其意义比为之铺垫的第一次觉醒更为深远。这是整整一连串接连觉醒中的最早几次之一,而我希望这一连串觉醒在我所余下的岁月里仍将继续下去。
我不记得Chevalley 曾在某个场合提到过自我认识,或者更确切地说,「发现自我」。然而,回过头来看,很明显他必定早在很久以前就已开始认识自己了。他有时会说起自己,只是偶尔就某事随口说上几句,带着一种令人无所适从的坦率。他是我所认识的两三个从未说过一句陈词滥调的人之一。他话不多,而他所说的表达的并非他采纳并据为己有的观念,而是对事物的一种个人的感知与理解。正因如此,早在我们在 Bourbaki 小组内仍会面的时候,他就常常让我感到困惑。Bourbaki。他所说的话常常冲击那些我视为[◊ 25]珍视、并因此视为「正确」的看法。他身上有一种我所缺乏的内在自主性,我在「Survivre et vivre」时期开始隐约地察觉到这一点。这种自主性不属于智识或言语的范畴。它不是可以像观念、观点等那样被「采纳」的东西。幸运的是,我从未想过要把在另一个人身上看到的这种自主性「变为己有」。我必须找到自己的自主性。这也意味着我要学会(或重新学会)做我自己。但在那些年月里,我完全没有意识到自己缺乏成熟度和内在自主性。如果说我最终发现了这一点,那么与Chevalley 的相遇无疑是在我心中默默发酵的酵素之一,那时我正投身于宏大的计划之中。播下这酵素的并不是什么演说或话语。要播下它,只需在我人生途中偶然相遇的某个人摒弃演说,仅仅做他自己就够了。
在我看来,在1970年代初期,当我们因那份简报的出版而定期会面时Survivre et vivre,Chevalley并不刻意地试图向我传达一个信息,而我当时太过笨拙而无法领会,或者说太过沉浸于自己的行动任务之中。我隐约意识到,关于自由——关于内在的自由——他有某些东西可以教给我。然而,我倾向于以重大道德原则为驱动来行事,并且从最初几期就开始吹响那支号角,Survivre,视其为理所当然,他对道德说教有着特别的厌恶。我想,这是最初在他身上最让我感到困惑的地方,在Survivre初期。对他来说,这种说辞不过是一种约束的企图,叠加在无数其他窒息人的外部约束之上。Chevalley——我对他怀有最高的敬意,几乎视他为战友——却以不愿分享这些情感为乐!我不理解:事物的真相、现实,既不是良好情感的问题,也不是观点或偏好的问题。Chevalley看到一件事,一件再简单不过的事[◊ 26]而又真实的事,而我却没有看到。这并不是他从哪里读到过;看到一件事和读到关于它的描述之间毫无共同之处。一个人顶多可以用手(盲文)或用耳朵(如果有人读给你听)来阅读一段文字,但唯有用自己的眼睛才能看到事物本身。我不认为Chevalley的眼睛比我的更好。但他用了它们,而我却没有。我太过沉浸于自己的良好情感等等之中,以至于无暇去审视我的良好情感和原则对我自身以及他人——首先是我自己的孩子——所产生的影响。
他一定看到了我常常不使用自己的眼睛,甚至连一点使用的意愿都没有。奇怪的是,他从未向我暗示过这一点。或者他暗示了,而我没有听到?或者他放弃了,认为那是徒劳的?又或者他压根就没往那方面想——我用不用自己的眼睛,终究是我自己的事,而不是他的事!
(12) 功绩与轻蔑
我想根据自己有限的经验,更仔细地审视轻蔑是在何时、以何种方式在数学家的世界中扎根的,尤其是在那个由同事、朋友和学生构成的「微宇宙」里——它已成为我仿佛的第二故乡。同时,也想看看在这一转变中我扮演了怎样的角色。
我似乎可以毫无保留地说,在1948-1949年间,在我之前提到过的那个数学家的圈子里(其中心对我来说是最初的Bourbaki小组),我没有发现丝毫的轻蔑,甚至不屑或居高临下的态度,无论是对我自己还是对任何其他来到这里学习数学家这门手艺的年轻人,无论法国人还是外国人。那些因其地位或声望而扮演着领军角色的人,例如Leray、Cartan、Weil,并不为我所畏惧,我相信我的任何同伴也都不怕他们。除了Leray和Cartan显得非常「尊贵绅士」,我甚至花了好一阵子才意识到,那些随随便便出现在那里、用「你」来称呼Cartan如同一个伙伴、显然「在行」的家伙们,每个人都是大学教授,和Cartan本人一样,绝非像我那样过着朝不保夕的生活,而是拿着在我看来天文数字般的薪酬,而且更是一位具有国际声望的重要数学家。
[◊ 27]遵照Weil的建议,我在南锡度过了接下来的三年,当时那里有点像Bourbaki的大本营,Delsarte、Dieudonné、Schwartz、Godement(稍后还有Serre)在大学任教。与我一起在那里只有寥寥四五个年轻人(我记得其中有Lions、Malgrange、Bruhat、Berger,如果没有记错的话),所以那里显然不像巴黎那样「淹没在人群中」。氛围更加亲切,每个人都互相认识,而且大家都以”你”相称,我想。但当我搜寻记忆时,正是在那里发生了第一个也是唯一一个我亲眼目睹一位数学家毫不掩饰地蔑视一名学生的场景。那个可怜人从另一个城市来了一天,是为了和他的老板一起工作。(他应该在准备博士学位论文,而且后来也确实体面地通过了,此后还获得了一定的知名度,我想。)我对那一幕感到相当震惊。如果有人胆敢用那样的语气对我说话,哪怕只有一秒钟,我也会当场摔门而去!事实上,我很了解那位「老板」,我甚至和他以”你”相称,而不是那个我只是面熟的学生。我的这位年长者,除了广博的学识(不仅限于数学)和敏锐的头脑之外,还有一种独断的权威,在当时(以及此后相当长的一段时间,直到1970年代初)令我印象深刻。他对我有一种影响力。我不记得是否曾就他的态度问过他什么问题,只记得我从那个场景中得出的结论:那个不幸的学生一定真的很差劲,才活该受到这样的对待——大概是诸如此类的想法。我当时并没有想到,如果这个学生确实很差劲,那也应该是劝他改行、停止与他合作的理由,而绝不是蔑视他的理由。我已经把自己认同为像这位德高望重的年长者那样的「数学强者」,而牺牲了那些被允许蔑视的「废物」。于是我走上了与蔑视同谋的现成道路,这对我很有利,因为它凸显了一个事实:我被接纳进了有功之人、数学强者的圈子!(7)
当然,和任何人一样,我绝不会明确地对自己说:尝试做数学却做不好的人活该被蔑视!如果我在那时或任何其他时候听到有人说出类似的话,我会狠狠地驳斥他,并真诚地为这样一种[◊ 28]惊人的精神蒙昧感到遗憾。事实是我沉浸在模棱两可之中,我在两个互不相通的层面上行事:一方面是美好的原则和情感,另一方面是:可怜的家伙,得差劲到什么程度才会被这样对待啊(言下之意:这种倒霉事肯定不会发生在我身上,那是肯定的!)。
最后我觉得,我所讲述的这件事,尤其是我在其中扮演的(看似无伤大雅的)角色,实际上典型地反映了我内心的一种模棱两可,这种状态在我此后二十年的数学家生涯中一直伴随着我,直到1970年「觉醒」之后才消散(8),而在此之前,甚至在今天写下这些文字时,我才清楚地察觉到它。可惜我当时没有意识到这一点。也许对我来说时机尚未成熟。无论如何,当时传到我耳中关于蔑视统治的那些见证(témoignages),我选择对其视而不见,它们并没有让我个人受到牵连,也没有牵连到我最亲近的小圈子里的任何同事和朋友(9)。更像是这样的调子:啊!得知(或者:告诉你们)这样的事情真令人难过,谁能想得到呢,得是多么卑鄙(我差点要说:差劲,抱歉!)的人才会这样对待活生生的人啊!说到底和另一种调子也没什么两样,只需把「差劲」换成「卑鄙」,把「被对待」换成「对待」,就大功告成了!当然,正义事业捍卫者的荣誉也就保全了!
从这件事中清楚显现的是我与蔑视态度的默契(connivence)。这至少可以追溯到1950年代初期,也就是在受到Cartan和他的朋友们善意接纳之后的那些年。如果我后来「什么也没看到」,而那时蔑视已几乎随处可见,那是因为我不想看到——就像在那个孤立而格外赤裸裸的案例中一样,要装作什么也没看到、什么也没感觉到,可真得费不少功夫!
这种默契与我的新身份紧密共生——一个受人尊敬的团体成员的身份,即有功之人、数学强者的团体。我记得我当时特别满足,甚至自豪,因为在我自己选择并接纳了我的这个世界里,重要的不是社会地位,甚至(不,绝不是!)不是单纯的名声,名声还必须名副其实——即使你是大学教授[◊ 29]或是科学院院士或不管什么,如果你只是一个平庸的数学家(可怜的家伙!),你就什么都不是,唯一重要的是功绩、深刻而原创的思想、技术上的精湛、广阔的洞见(vision)等等!
这种精英意识形态,我曾毫无保留地认同它(尽管它当然一直是隐晦的、未经言明的),但在我所说的1970年那次著名的觉醒之后,它还是受到了沉重打击。不过我也不确定它是否从那一刻起就消失得无影无踪。要做到这一点,恐怕需要我先在自己身上清楚地察觉到它,而当时我似乎主要在别人身上谴责它。而且Chevalley是最早指出这一点的人之一,与DenisGuedj(我也是通过Survivre认识他的)一起,引起我对那种意识形态的关注(他们称之为「精英统治」,或类似的名词),以及其中蕴含的暴力与蔑视。正因为这个,Chevalley告诉我(应该是在我们第一次在他家见面时,关于Survivre的事),他再也无法忍受Bourbaki的氛围,并已不再踏足那里。回想起来,我确信他一定已经察觉到我曾经是那种意识形态的积极参与者,甚至可能在某些角落里还残留着痕迹。但我不记得他曾暗示过这一点。也许在这一点上,他同样更愿意让我自己来给他为我勾勒的轮廓画上点睛之笔,而我直到今天才画上。迟做总比不做好!
(13) 力量与厚度
我所讲述的那个事件很可能也标志着我内心发生了一次转变,转向或多或少无条件地认同那个精英圈子,以牺牲那些被视为无用之人,或如几代前人们所说的「毫无天赋」的人(在我那个时代这个词已经不再流行了)为代价:那些平庸、乏味的人——充其量不过是「共鸣箱」(正如Weil在某处写到的),用来容纳那些真正重要的人的伟大思想……单单是这样一个事实——我的记忆,它常常连那些在当时调动了大量精神能量的事件都加以埋葬,却保留了这一与任何其他直接相关的记忆都无关联、且外表如此平淡无奇的片段——就使得当时发生了一次「转变」的感觉显得合情合理。
[◊ 30]在不到五年前的一次沉思中,我最终意识到,「我们这些伟大而高贵的精神……」这种意识形态,以特别极端和恶毒的形式,从我母亲童年起就一直在她身上肆虐,主导着她与他人的关系——她喜欢从她的量的高处,带着一种常是轻蔑甚至鄙夷的怜悯来看待他人。此外,我对我的父母怀有毫无保留的钦佩。在著名的「数学共同体」之前,我认同的第一个也是唯一的群体,就是缩减为母亲、父亲和我的家庭群体——我有幸被母亲认可为配得上拥有他们作为父母。可见,鄙夷的种子一定是从童年起就被播撒在我身上了。也许是时候追随这些种子历经我的童年和成年生活的变迁,以及它们中有些所长成的幻觉、孤立和冲突的收获了。但这里不是做此事的地方,我在此有一个更为有限的目的。我相信可以说,这种鄙夷的态度在我的生活中从未达到过我在母亲生活中看到的那种激烈和破坏力(当我费心去看我父母的生活时,是在母亲去世二十二年后,父亲去世三十七年后)。但现在或永不,是时候在这里以关注审视,这种态度在我的数学家生活中至少占据了什么位置。
在此之前,为了将上一段所记述的事件置于其总体背景中,我想强调一个事实:它在我的1950年代乃至之后的记忆中完全是孤立的。即使在今天,尽管我注意到在我曾处的圈子中,礼貌和尊重他人的某些基本形式正经历着有时令人不安的侵蚀(10),老板对学生的鄙夷这种直接而不加掩饰的表达必定相当罕见。至于1950年代,我很少有关于当时围绕某个知名人物的恐惧,或鄙夷乃至仅仅是轻蔑的态度的记忆。如果我在这个方向上搜索,我可以这样说:第一次我在Dieudonné 位于南锡的家中受到他接待时,他对我始终带着细腻的友善,我对他这位文雅而和蔼的人谈论他的学生的方式感到有些愕然——全都是笨蛋,差不多可以这么说!给他们上课是一种苦差,他们显然什么也听不懂……1970年之后,我听到一些回响[◊ 31]从阶梯教室那边传来的,并且我得知Dieudonné 确实被学生们惧怕。然而,尽管他以观点鲜明且以有时如雷贯耳的坦率表达这些观点而闻名,我从未见过他以伤害或羞辱的方式行事,包括在面对他评价不高的同事面前,或在他传奇般的暴怒时刻——那些怒火爆发得有多快,平息得也同样迅速而轻松。
虽然我不同意Dieudonné 所表达的对他的学生的那些看法,但我也没有与他的态度保持距离,那种态度被呈现为世界上最理所当然的事情,对于一个对数学怀有热情的人来说几乎是自然而然的。在我这位年长者的充满善意的权威的影响下,那种态度在当时看来至少是人们在面对学生和教学任务时可以合理持有的一种态度。
在我看来,对于Dieudonné 和我来说,我们俩都浸染了同一种关于功绩的意识形态,这种意识形态的孤立效应在很大程度上被中和了,当我们面对一个活生生的人的时候,这个人的存在本身就默默地提醒我们比所谓的「功绩」更为本质的现实,并重建了一种被遗忘的联系。同样的事情应该也发生在大多数同事或朋友身上,他们不比Dieudonné 或我更少地浸染了这种如此普遍的优越感综合征。可以肯定,今天他们中的许多人仍然如此。
Weil 也以被学生惧怕而闻名,而且他是我的小世界中,在1950年代,唯一一个让我感觉连地位(或仅仅气质)较为谦逊的同事也惧怕他的人。他有时会表现出不容反驳的高傲态度,足以动摇最稳固的自信。加上我的敏感,这曾有一两次导致短暂的争执。我在他的方式中没有察觉到一丝鄙夷或蓄意伤害、压垮的意图;更像是一个被宠坏的孩子的态度,以(有时是恶意的)使人难堪为乐,作为一种说服自己他行使着某种权力的方式。此外,他对Bourbaki 群体有着真正令人惊异的影响力,有时给我一种感觉,他像幼儿园老师带领一群乖孩子一样,用指挥棒带领着他们。
[◊ 32]在1950年代,我只记得还有一次,我感受到了一种赤裸裸的、毫不掩饰的轻蔑表达(expression)。它来自一位外国同事兼朋友,与我年纪相仿。他拥有非凡的数学能力。几年前,当这种能力已充分显现时,我曾对他对那位大教授的顺从感到震惊——在我看来那几乎是谄媚的——当时他还只是那位教授手下的一名不起眼的助手。他非凡的才华很快为他赢得了国际声誉,以及一所极负盛名大学中的一个关键职位。他在那里统治着一支由助手兼学生组成的小型军队,其专制程度似乎丝毫不亚于当年他的老板(Patron)对他及其同伴们的统治。对于我(如果我没记错的话)问他是否有几个学生的问题(言下之意:是与他一起做不错工作的学生),他带着一种假装的漫不经心的神情回答说(我翻译成法语):“十二件(pièces)!“——这里”件(pièces)“就是他用来称呼他的学生和助手的词。一个数学家同时拥有这么多学生在自己指导下做研究,这确实罕见——我的这位对话者肯定暗自以此为傲,他试图用那漫不经心的神情掩饰,仿佛在说:“哦,就十二件(pièces),根本不值一提!“那大概是在1959年左右,我那时肯定已经练就了一副厚皮囊,可我还是感到一阵恶心!我当时一定立刻用某种方式对他说了,而且我认为他并没有因此记恨我。也许他与学生的关系并不像他的表达(expression)让人以为的那样阴暗(我从未得到过他任何学生的见证(témoignage)),而只是被他那幼稚的炫耀欲望所困,想在我面前展示他全部的荣耀。回顾起来,我看到这件事一定标志了我们关系的转折点——我们之间曾经是友谊关系——我曾在他身上感受到一种脆弱,还有一种细腻,这些都曾引起我充满情感的同情。这些品质已经钝化了,被他作为一名被钦佩和被畏惧的重要人物的地位所侵蚀。这件事之后,我对他始终感到一种不适——我断然觉得自己与他不是同一个世界的人……
然而我们确实属于同一个世界——而且和他一样没有意识到这一点,我也无疑在变得麻木。关于这一点,我保留着一个鲜活的记忆,发生在1958年的爱丁堡国际数学家大会上。自从前一年,凭借我在Riemann-[◊ 33]Roch黎曼-罗赫(Riemann-Roch)定理方面的工作,我晋升为大明星,而且(当时无需用明确的话语对自己说)我也是大会的明星之一。(我在会上做了一个关于同一年概型(schémas)理论蓬勃起步的报告。)Hirzebruch(另一位当日的明星,凭借他的Riemann-黎曼-罗赫定理)做了一个开幕致辞,以纪念Hodge,他将在这一年退休。某一刻,Hirzebruch暗示说,数学主要是靠年轻人的工作创造出来的,而不是靠中年数学家的工作。Hodge,的妻子那位本该在这个场合被敬重的杰出数学家,而他即将退休。风烛残年的女士。
(14) 恐惧的诞生
我想大概就是在这段时期,当我(并非有意地)开始被视作数学界的一颗明星时,对许多不知名或不太知名的同事而言,某种恐惧想必也开始环绕着我这个人。我如此推测,却无法以一个精确的记忆、一个曾触动我并印在我脑海中的画面来定位它,就像之前讲述的那个事件(它无疑标志着我第一次在我所融入的圈子里遭遇蔑视)。这件事想必是在不知不觉中发生的,没有引起我的关注,没有通过某个特别的、典型的事件来显现,让记忆得以留存,其基调或许也如另一事件般刻意地平淡无奇。对于这些过渡年份,我的记忆「整体」还原出的是:那些前来与我交谈的人——无论是在我的研讨班之后,还是在诸如Bourbaki 或某个[◊ 34]研讨会或大会,都不得不克服某种怯场,这种怯场或多或少残留在我们的交谈中——如果有交谈的话。当交谈持续超过几分钟,这种局促大多会随着我们说话和谈话的活跃而逐渐消失。有时,也罕见地,这种局促会持续下去,以至于成为沟通的真正障碍,即使在数学讨论这种非个人层面,而我则会模糊地感受到对面一种无能为力的、对自己感到恼怒的痛苦。我谈论这些并非真的在「回忆」,而是如同透过一层薄雾,这层雾却仍向我还原出那些想必曾被记录、又无疑被逐一清除的印象。我完全无法在时间上定位这种局促——一种恐惧的表达——的出现,只能凭猜测。
我不认为这种恐惧源于我个人,也不认为它局限于某种态度、某种会让我区别于同事的行为。倘若真是如此,我觉得我应该在1970年代初就有所耳闻了,那时我脱离了我此前所扮演的角色——正是明星、「大老板」的角色。我相信,是角色而非我本人,被恐惧所环绕。而且这个角色,连同那与尊重毫无共同之处的恐惧光环,在1950年代初还不存在,尚未存在,至少在我自1948年结识以来一直接纳我的数学圈子里还不存在。
在1970年的那次「觉醒」之前,我也不会想到将这种怯场、这种局促称为「恐惧」——那些不属于最亲密圈子的同事有时会对我表现出这些。它显现时,我自己也感到尴尬,于是尽力去化解。有一件值得注意的事,典型地体现了在我们亲爱的小宇宙中对这类事情的关注之少:我不记得在这二十年间,在我所属的这个圈子里,有任何一次我曾与某个同事、或有人在我在场时谈论过这个问题!(11)这片充当着我记忆的「薄雾」,也未能向我还原出任何有意识或无意识的满足感——此类境况本会在心中激起。我不认为在意识层面有过,但不敢断言我未曾被触及[◊ 35]偶尔在无意识层面被触及,在最初的那些年。如果是这样,那也一定是转瞬即逝的,没有在行为上产生回响而成为局促的固化剂。当然,这并不是说我的自负没有投入到我所扮演的角色之中!但如果我毫无保留地投入这个角色,那时驱动我自我的并非是要给「普通同事」留下印象的野心,而是不断超越自我,以赢得我的「同侪」们不断更新的尊重——而首要的,或许,是那些在我尚未展现才华之前就给予我信任、接纳我为其中一员的前辈们。我觉得,我对待自己所成为对象的这种恐惧——我尽力忽视它,同时又在它显现之处勉力化解它——的内在态度,在整个1960年代我所归属的圈子(「小宇宙」)中,可以说是具有典型性的。
在随后的十到十五年间,情况进一步显著恶化——至少从我不时从这个世界传来的迹象,以及我曾近距离目睹甚至有时参与其中的种种情形来看是如此。不止一次,在我昔日的朋友或学生中,那些曾为我最亲近的人身上,我遭遇到了轻蔑那熟悉而确凿无疑的迹象;那种(表面上”无缘无故”的)要令人气馁、羞辱、压垮的意志。一股轻蔑之风不知何时已然升起,在我曾珍爱的这个世界中吹拂。它吹着,不顾”功”与”过”,它的气息灼烧着卑微的志业,也灼烧着最美好的激情。在我昔日的同伴中,有哪一个——每个人都被坚固的高墙与”自己人”庇护着,安坐于(如我昔日那般)环绕其周身的柔和的敬畏之中——有哪一个能感受到这阵气息?我确实知道一个,只有一个,在我昔日的朋友中,他感受到了并与我谈起,却未直呼其名。还有另一位也曾在某一天不情愿地察觉到了它,却又急于在次日就将其遗忘(12)。因为感受到这阵气息并承受它,对于我昔日的一位朋友,也对于我自己,就意味着接受审视自身。
(15) 《收获与播种》
我不再想,也不会再为一阵吹拂的风而愤怒,因为我已经清楚地看到,我并非与这阵风无关——我内心的自负(fatuité)曾多么想让我相信与此相反。即使我[◊ 36]与之无关,我的愤怒对于那些被羞辱者和羞辱者来说,都将是一种多么微不足道的供奉,而我对他们两者都曾怀有爱。
我并非与这阵风无关——通过我与轻蔑和恐惧的默契(connivence),在我曾选择的世界中。闭上眼睛无视这些污点,对我而言很方便,就像无视许多其他污点一样,无论是在我的职业生涯中还是在我的家庭生活中。在两者之中,我都收获了所播种的——以及他人在我之前或与我一同播下的,既包括我的父母(以及我父母的父母……),也包括我昔日的新朋友们。而除我之外的其他人今天也在收获这些已然生长的播种,既包括我的孩子们(以及我孩子们的孩子),也包括我今天的某个学生——他正被我昔日的某个学生以轻蔑对待。
说到播种与收获,我心中既无苦涩也无顺从,更无自怜。因为我已明白,即便是在苦涩的收获中,也有一种实质性的果肉,只待我们去取食。当这实质被吃下,成为我们血肉的一部分时,苦涩便消失了——它不过是我们对某种本应属于我们的食物所持抗拒的标记。
我也知道,没有哪一种收获不同时也是另一些收获的播种,而这些收获往往比之前的更为苦涩。每当想到那看似无尽循环的轻率的播种与苦涩的收获——代代相传、周而复始——我内心仍会有些收紧。但我不再因此被压垮或感到愤慨,仿佛面对某种残酷而不可避免的命运;我更不再是它那心甘情愿又盲目的囚徒,如我昔日那样。因为我明白,我所遭遇的一切之中都蕴含着滋养的实质,无论播种出自我的手还是他人的手——只待我去吃下,并看着它转化为认知。对于我的孩子们,以及所有我曾爱过和此刻正爱着的人,当他们收获我在自负(fatuité)与轻率的时代所播种的——或我今天仍在播种的——也是如此。