I — 作为前言
PRÉSENTATION DES THÈMES OU PRÉLUDE EN QUATRE MOUVEMENTS
I — En guise d’avant-propos
[◊ A1] 30 janvier 1986
Il ne manquait plus que l’avant-propos à écrire, pour confier Récoltes et semailles à l’imprimeur. Et je jure que j’étais de la meilleure volonté du monde pour écrire quelque chose qui fasse l’affaire. Quelque chose de raisonnable, cette fois. Trois, quatre pages pas plus, mais bien senties, pour présenter cet énorme « pavé » de plus de mille pages. Quelque chose qui « accroche » le lecteur blasé, qui lui fasse entrevoir que dans ces peu rassurantes « plus de mille pages », il pourrait y avoir des choses qui l’intéressent (voire même, qui le concernent, qui sait ?). C’est pas tellement mon style, l’accroche, ça non. Mais là j’allais faire l’exception, pour une fois ! Il fallait bien que « l’éditeur assez fou pour courir l’aventure » (de publier ce monstre, visiblement impubliable) rentre dans ses frais tant bien que mal.
Et puis non, c’est pas venu. J’ai fait de mon mieux pourtant. Et pas qu’un après-midi, comme je comptais le faire, vite fait. Demain ça fera trois semaines pile que je suis dessus, que les feuilles s’entassent. Ce qui est venu, c’est sûr, n’est pas ce qu’on pourrait décemment appeler un « avant-propos ». C’est encore loupé, décidément ! On se refait plus à mon âge — et je suis pas fait pour, pour vendre ou faire vendre. Même quand il s’agit de faire plaisir (à soi-même, et aux amis…).
Ce qui est venu, c’est une sorte de longue « promenade » commentée, à travers mon œuvre de mathématicien. Une promenade à l’intention surtout du « profane » — de celui qui « n’a jamais rien compris aux maths ». Et à mon intention aussi, qui n’avais jamais pris le loisir d’une telle promenade. De fil en aiguille, je me suis vu amené à dégager et à dire des choses qui jusque-là étaient toujours restées dans le non-dit. Comme par hasard, ce sont celles aussi que je sens les plus essentielles, dans mon travail et dans mon œuvre. C’est des choses qui n’ont rien de technique. À toi de voir si j’ai réussi dans ma naïve entreprise de les « faire passer » — une entreprise un peu folle sûrement, elle aussi. Ma satisfaction et mon plaisir, ce serait d’avoir su te les faire sentir. Des choses que beaucoup parmi mes savants collègues ne savent plus sentir. Peut-être sont-ils devenus trop savants et trop prestigieux. Ça fait perdre contact, souvent, avec les choses simples et essentielles.
Au cours de cette « Promenade à travers une œuvre », je parle un peu de ma vie aussi. Et un petit peu, ici et là, de quoi il est question dans Récoltes et semailles. J’en reparle encore et de façon plus détaillée, dans la « Lettre » (datée [◊ A2] de mai l’an dernier) qui suit la « Promenade ». Cette Lettre était destinée à mes ex-élèves et à mes « amis d’antan » dans le monde mathématique. Mais elle non plus n’a rien de technique. Elle peut être lue sans problème par tout lecteur qui serait intéressé à apprendre, par un récit « sur le vif », les tenants et aboutissants qui m’ont finalement amené à écrire Récoltes et semailles. Plus encore que la Promenade, ça te donnera aussi un avant-goût d’une certaine ambiance, dans le « grand monde » mathématique. Et aussi (tout comme la Promenade), de mon style d’expression, un peu spécial paraît-il. Et de l’esprit aussi qui s’exprime par ce style — un esprit qui lui non plus n’est pas apprécié par tout le monde.
Dans la Promenade et un peu partout dans Récoltes et semailles, je parle du travail mathématique. C’est un travail que je connais bien et de première main. La plupart des choses que j’en dis sont vraies, sûrement, pour tout travail créateur, tout travail de découverte. C’est vrai tout au moins pour le travail dit « intellectuel », celui qui se fait surtout « par la tête », et en écrivant. Un tel travail est marqué par l’éclosion et par l’épanouissement d’une compréhensiondes choses que nous sommes en train de sonder. Mais, pour prendre un exemple au bout opposé, la passion d’amour est, elle aussi, pulsion de découverte. Elle nous ouvre à une connaissance dite « charnelle », qui elle aussi se renouvelle, s’épanouit, s’approfondit. Ces deux pulsions — celle qui anime le mathématicien au travail, disons, et celle en l’amante ou en l’amant — sont bien plus proches qu’on ne le soupçonne généralement, ou qu’on n’est disposé à se l’admettre. Je souhaite que les pages de Récoltes et semailles puissent contribuer à te le faire sentir, dans ton travail et dans ta vie de tous les jours.
Au cours de la Promenade, il sera surtout question du travail mathématique lui-même. J’y reste quasiment muet par contre sur le contexteoù ce travail se place, et sur les motivations qui jouent en dehors du temps de travail proprement dit. Cela risque de donner de ma personne, ou du mathématicien ou du « scientifique » en général, une image flatteuse certes, mais déformée. Genre « grande et noble passion », sans correctif d’aucune sorte. Dans la ligne, en somme, du grand « Mythe de la Science » (avec S majuscule s’il vous plaît !). Le mythe héroïque, « prométhéen », dans lequel écrivains et savants sont tombés (et continuent à tomber) à qui mieux mieux. Il n’y a guère que les historiens, peut-être, qui y résistent parfois, à ce mythe si séduisant. La vérité, c’est que dans les motivations « du scientifique », qui parfois le poussent à investir sans compter dans son travail, l’ambition et la vanité jouent un rôle aussi important et quasiment universel, que dans toute autre profession. Ça prend des formes plus [◊ A3] ou moins grossières, plus ou moins subtiles, suivant l’intéressé. Je ne prétends nullement y faire exception. La lecture de mon témoignage ne laissera, j’espère, aucun doute à ce sujet.
Il est vrai aussi que l’ambition la plus dévorante est impuissante à découvrir le moindre énoncé mathématique, ou à le démontrer — tout comme elle est impuissante (par exemple) à « faire bander » (au sens propre du terme). Qu’on soit femme ou homme, ce qui « fait bander » n’est nullement l’ambition, le désir de briller, d’exhiber une puissance, sexuelle en l’occurrence — bien au contraire ! Mais c’est la perception aiguë de quelque chose de fort, de très réel et de très délicat à la fois. On peut l’appeler « la beauté », et c’est là un des mille visages de cette chose-là. D’être ambitieux n’empêche pas forcément de sentir parfois la beauté d’un être, ou d’une chose, d’accord. Mais ce qui est sûr, c’est que ce n’est pasl’ambition qui nous la fait sentir…
L’homme qui, le premier, a découvert et maîtrisé le feu, était quelqu’un exactement comme toi et moi. Pas du tout ce qu’on se figure sous le nom de « héros », de « demi-dieu » et j’en passe. Sûrement, comme toi et comme moi, il a connu la morsure de l’angoisse, et la pommade vaniteuse éprouvée, qui fait oublier la morsure. Mais au moment où il a « connu » le feu, il n’y avait ni peur, ni vanité. Telle est la vérité dans le mythe héroïque. Le mythe devient insipide, il devient pommade, quand il nous sert à nous cacher un autre aspect des choses, tout aussi réel et tout aussi essentiel.
Mon propos dans Récoltes et semailles a été de parler de l’un et de l’autre aspect — de la pulsion de connaissance, et de la peur et de ses antidotes vaniteux. Je crois « comprendre », ou du moins connaîtrela pulsion et sa nature. (Peut-être un jour découvrirai-je, émerveillé, à quel point je me faisais illusion…) Mais pour ce qui est de la peur et de la vanité, et les insidieux blocages de la créativité qui en dérivent, je sais bien que je n’ai pas été au fond de cette grande énigme. Et j’ignore si je verrai jamais le fond de ce mystère, pendant les années qui me restent à vivre…
En cours d’écriture de Récoltes et semailles deux images ont émergé, pour représenter l’un et l’autre de ces deux aspects de l’aventure humaine. Ce sont l’enfant(alias l’ouvrier), et le Patron. Dans la Promenade qu’on va faire tantôt, c’est de « l’enfant » qu’il sera question presque exclusivement. C’est lui aussi qui figure dans le sous-titre « L’enfant et la Mère». Ce nom va s’éclairer, j’espère, au cours de la promenade.
[◊ A4] Dans tout le reste de la réflexion, c’est le Patron par contre qui prend surtout le devant de la scène. Il n’est pas patron pour rien ! Il serait d’ailleurs plus exact de dire qu’il s’agit non pas d’unPatron, mais des Patrons d’entreprises concurrentes. Mais il est vrai aussi que tous les Patrons se ressemblent sur l’essentiel. Et quand on commence à parler des Patrons, ça signifie aussi qu’il va y avoir des « vilains ». Dans la partie I de la réflexion (« Fatuité et renouvellement », qui fait suite à la présente partie introductive, ou le « Prélude en quatre mouvements »), c’est surtout moi, « le vilain ». Dans les trois parties suivantes, c’est surtout « les autres ». Chacun son tour !
C’est dire qu’il y aura, en plus de profondes réflexions philosophiques et de « confessions » (nullement contrites), des « portraits au vitriol » (pour reprendre l’expression d’un de mes collègues et amis, qui s’est trouvé un peu malmené…). Sans compter des « opérations » de grande envergure et pas piquées des vers. Robert Jaulin1 m’a assuré (en blaguant à demi) que dans Récoltes et semailles je faisais « l’ethnologie du milieu mathématique » (ou peut-être la sociologie, je ne saurais plus trop dire). On est flatté, bien sûr, quand on apprend que (sans même le savoir) on fait des choses savantes ! C’est un fait qu’au cours de la partie « enquête » de la réflexion (et à mon corps défendant…), j’ai vu défiler, dans les pages que j’étais en train d’écrire, une bonne partie de l’establishment mathématique, sans compter nombre de collègues et d’amis au statut plus modeste. Et ces derniers mois, depuis que j’ai fait les envois du tirage provisoire de Récoltes et semailles au mois d’octobre dernier, ça a « remis ça » encore. Décidément, mon témoignage est venu comme un pavé dans la mare. Il y a eu des échos un peu sur tous les tons vraiment (sauf celui de l’ennui…). Presque à chaque coup, c’était pas du tout ce à quoi je me serais attendu. Et il y a eu aussi beaucoup de silence, qui en dit long. Visiblement, j’en avais (et il me reste) à en apprendre encore, et de toutes les couleurs, sur ce qui se passe dans la caboche des uns et des autres, parmi mes ex-élèves et autres collègues plus ou moins bien situés — pardon, sur la « sociologie du milieu mathématique » je voulais dire ! À tous ceux venus d’ores et déjà apporter leur contribution à la grande œuvre sociologique de mes vieux jours, je tiens à exprimer ici-même mes sentiments reconnaissants.
Bien sûr, j’ai été particulièrement sensible aux échos dans les tonalités chaleureuses. Il y a eu aussi quelques rares collègues qui m’ont fait part d’une émotion, ou d’un sentiment (resté inexprimé jusqu’alors) de crise, ou de dégradation [◊ A5] à l’intérieur de ce milieu mathématique dont ils se sentent faire partie.
En dehors de ce milieu, parmi les tout premiers à faire un accueil chaleureux, voire ému, à mon témoignage, je voudrais nommer ici Sylvie et Catherine Chevalley2, Robert Jaulin, Stéphane Deligeorge, Christian Bourgois. Si Récoltes et semailles va connaître une diffusion plus étendue que celle du tirage provisoire initial (à l’intention d’un cercle des plus restreints), c’est surtout grâce à eux. Grâce, surtout, à leur conviction communicative : que ce que je me suis efforcé de saisir et de dire devait être dit. Et que cela pouvait être entendu dans un cercle plus large que celui de mes collègues (souvent maussades, voire hargneux, et nullement disposés à se remettre en cause…). C’est ainsi que Christian Bourgois n’a pas hésité à courir le risque de publier l’impubliable, et Stéphane Deligeorge, de me faire l’honneur d’accueillir mon indigeste témoignage dans la collection « Épistémé », aux côtés (pour le moment) de Newton, de Cuvier et d’Arago. (Je ne pouvais rêver meilleure compagnie !) À chacune et à chacun, pour leurs marques répétées de sympathie et de confiance, survenant à un moment particulièrement « sensible », je suis heureux de dire ici toute ma reconnaissance.
Et nous voilà sur le départ d’une Promenade à travers une œuvre, comme entrée en matière pour un voyage à travers une vie. Un long voyage, oui, de mille pages et plus, et bien tassée chacune. J’ai mis une vie à le faire, ce voyage, sans l’avoir épuisé, et plus d’une année à le redécouvrir, page après page. Les mots parfois ont été hésitants à venir, pour exprimer tout le jus d’une expérience se dérobant encore à une compréhension hésitante — comme du raisin mûr et dru entassé dans le pressoir semble, par moments, vouloir se dérober à la force qui l’étreint… Mais même en les moments où les mots semblent se bousculer et couler à flots, ce n’est pas au bonheur la chance pourtant qu’ils se bousculent et qu’ils coulent. Chacun d’eux a été pesé au passage, ou sinon après coup, pour être ajusté avec soin s’il a été trouvé trop léger, ou trop lourd. Aussi cette réflexion-témoignage-voyage n’est pas faite pour être lue vite fait, en un jour ou en un mois, par un lecteur qui aurait hâte d’en venir au mot de la fin. Il n’y a pas [◊ A6] de « mot de la fin », pas de « conclusions » dans Récoltes et semailles, pas plus qu’il n’y en a dans ma vie, ou dans la tienne. Il y a un vin, vieilli pendant une vie dans les fûts de mon être. Le dernier verre que tu boiras ne sera pas meilleur que le premier ou que le centième. Ils sont tous « le même », et ils sont tous différents. Et si le premier verre est gâté, tout le tonneau l’est ; autant alors boire de la bonne eau (s’il s’en trouve), plutôt que du mauvais vin.
Mais un bon vin ne se boit pas à la va-vite, ni au pied levé.
Footnotes
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Robert Jaulin est un ami de vieille date. J’ai cru comprendre que vis-à-vis de l’establishment du milieu ethnologique, il se trouve dans une situation (de « loup blanc ») un peu analogue à la mienne vis-à-vis du « beau monde » mathématique. ↩
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Sylvie et Catherine Chevalley sont la veuve et la fille de Claude Chevalley, le collègue et ami à qui est dédié la partie centrale de Récoltes et semailles (ReS III, « La clef du yin et du yang »). En plusieurs endroits de la réflexion, je parle de lui, et du rôle qui fut le sien dans mon itinéraire. ↩
展现 诸主题 OU 序曲 四运动
I — 作为前言
[◊ A1]1986年1月30日
只差前言要写,就要把*《收获与播种》*交给印刷商。我发誓我是怀着世上最大的诚意去写一段合适的内容。一段合理的,这次。三、四页,不能再多,但要言之有物,用来介绍这部超过千页的厚重「巨著」。一段能「抓住」麻木读者的文字,让他隐约觉得,在这令人望而生畏的「千余页」中,或许有些东西能引起他的兴趣(甚至,与他有关,谁知道呢?)。吸引读者可不是我的风格,绝对不是。但这次,我打算破例一次!总得让「那位疯到敢于冒险的出版人」(出版这本显然无法出版的怪物)好歹收回成本吧。
可结果,没写出来。我尽力了。而且不止一个下午——我原本打算飞快地用一个下午搞定。到明天就整整三周了,我一直在写,稿纸堆成了山。写出来的东西,肯定不能被体面地称为「前言」。又搞砸了,真是的!到了我这把年纪是改不了了——我不是那块料,不是推销或让人推销的料。哪怕是为了让人高兴(让自己高兴,也让朋友们高兴……)。
写出来的,是一种漫长的、带有评注的「漫步」,穿行于我作为数学家的作品之中。这场漫步主要是为「门外汉」——那些「从未弄懂过数学」的人准备的。也为了我自己,我从未有过闲暇进行这样一次漫步。不知不觉间,我发现自己被引导着去发掘并说出那些此前始终未曾言明的东西。这恰好也是我在自己的工作和作品中最感本质的东西。这些东西毫无技术性。你是否能看到我是否成功地完成了这桩天真的「传达」事业——这无疑也是一桩有些疯狂的事业。我的满足和快乐,在于能够让你感受到它们。这些东西,我的许多博学同事已经感受不到了。也许他们变得过于博学,过于声名显赫了。那往往会让人失去与简单而本质之物的联系。
在这「穿行于作品的漫步」中,我也略微谈到自己的生活。也零星谈到*《收获与播种》涉及的内容。我还会在「信」(日期为[◊ A2]去年五月)中更详细地再次谈到,该信附于「漫步」之后。这封信是写给我过去的弟子和数学界的「旧友们」的。但它也同样毫无技术性。任何有兴趣通过一篇「即兴」叙述了解最终促使我写作《收获与播种》*的前因后果的读者,都可以毫无障碍地阅读它。比「漫步」更能让你预先感受到数学「大世界」中的某种氛围。同时也(和「漫步」一样)让你领略我的表达风格——据说有点特别。还有通过这种风格所表达的精神——这种精神也并非人人都欣赏。
在「漫步」中,以及在整个*《收获与播种》中,我谈到数学工作。这是一份我深知且亲历的工作。我所说的关于它的大部分内容,对于一切创造性工作、一切发现的工作,肯定都是真实的。至少对于所谓的「脑力」工作——那种主要「凭头脑」并借助写作来完成的工作——是如此。这样的工作以理解的萌发和绽放为标志,对象是我们正在探究的事物。但,举一个相反的例子,爱的激情本身也是一种发现的冲动。它向我们敞开一种所谓的「肉身」认知,这种认知同样不断更新、绽放、深化。这两种冲动——姑且说,是驱动工作中的数学家的那种冲动,和情人身上的那种冲动——比人们通常所猜想的,或愿意承认的要接近得多。我希望《收获与播种》*的篇章能够帮助你,在你的日常工作和生活中,感受到这一点。
在「漫步」中,主要谈论的是数学工作本身。但我几乎对这项工作的背景脉络,以及对在正式工作时间之外发挥作用的动机缄口不言。这可能会给读者留下关于我本人,或关于数学家乃至一般「科学家」的一种固然美好、但却失真的印象。那种「伟大而崇高的激情」,没有任何修正。总之,是沿袭了那个伟大的「科学神话」(请用大写S!)。那个英雄式的、「普罗米修斯式」的神话,文人和学者们前赴后继地(并且仍在继续)沦陷其中。或许只有历史学家们,有时能抵抗这个极具诱惑力的神话。事实是,「科学家」的动机——那些有时驱使他们不计代价投入工作的动机——中,野心和虚荣扮演着与其他任何职业同样重要且几乎同样普遍的角色。它表现为[◊ A3]或粗俗或微妙的形式,因人而异。我绝不声称自己例外。我希望,读完我的证词,对此不会留下任何疑问。
同样真实的是,最炽烈的野心也无能力发现任何一条数学命题,或证明它——正如它也无力(比如)「勃起」(按这个词的本义)。无论男女,让人「勃起」的绝非野心,绝非想要炫耀、展示(在此是性的)力量的欲望——恰恰相反!而是对某种既强烈、又非常真实且非常微妙之物的敏锐感知。我们可以称之为「美」,而这正是那东西的千面之一。有野心并不必然阻止人有时感受到一个存在或一件事物的美,确实如此。但可以肯定的是,并不是野心让我们感受到它……
第一个发现并掌握火的人,是一个和你我完全一样的人。绝非人们所想象的那种「英雄」、「半神」等等。肯定地,和你我一样,他体验过焦虑的噬咬,也体验过虚荣的膏脂,那让人忘记噬咬之痛的东西。但在他「认识」火的那一刻,既没有恐惧,也没有虚荣。这就是英雄神话中的真相。当神话被用来向我们掩盖事物同样真实、同样本质的另一个方面时,它就变得乏味,变成了膏脂。
在*《收获与播种》*中,我的意图是谈论这两个方面——认识的冲动,以及恐惧及其虚荣的解毒剂。我相信「理解」,或者至少认识这种冲动及其本质。(也许有一天我会惊讶地发现,自己是多么地自欺欺人……)但至于恐惧和虚荣,以及由此产生的对创造力的阴险阻遏,我深知自己尚未触及这个巨大谜团的深处。我不知道在余下的岁月里,是否终能看透这个奥秘……
在写作*《收获与播种》*的过程中,浮现出两个意象,用以代表人类冒险的这两个方面。那就是孩子(亦即 工人)和老板。在即将进行的「漫步」中,几乎 exclusively 谈论的是「孩子」。出现在副标题「孩子与母亲」中的也是他。我希望,这个名字会在漫步过程中变得清晰。
[◊ A4]在其余的全部思考中,占据舞台中央的则是「老板」。他可不是白当老板的!更确切地说,这并非一位老板,而是多家竞争企业的老板们。但同样真实的是,所有老板在本质上都很相似。当开始谈论老板,也意味着将出现「坏蛋」。在思考的第一部分(「自负与更新」,紧接当前引言部分之后,亦即「四乐章序曲」)中,「坏蛋」主要是我。在接下来的三个部分中,则主要是「别人」。轮流来!
也就是说,除了深刻的哲学思考和「忏悔」(绝非痛悔)之外,还会有「酸蚀性的肖像画」(借用一位感到有些被冒犯的同事兼朋友的说法)。还不算那些规模宏大、非同寻常的「操作」。罗贝尔若兰1半开玩笑地向我断言,在*《收获与播种》中,我在做「数学界的人类学研究」(或者是社会学,我也说不准了)。当得知自己(在浑然不觉中)做了学问,当然令人受宠若惊!事实上,在思考的「调查」部分(尽管我并非所愿……),在我正在书写的页面中,相当一部分数学建制派鱼贯而过,不算许多地位更普通的同事和朋友。最近几个月,自从去年十月我寄出《收获与播种》*的临时印本以来,又「重演」了。显然,我的证词像一块石头投进了池塘。回音真的是各种调调都有(除了无聊……)。几乎每一次,都完全出乎我的意料。也有许多沉默,意味深长。显然,关于那些人的脑子里在想什么——我的前弟子和其他地位各异的同事们——我过去有(并且现在仍有)许多五花八门的东西要学——抱歉,我是想说关于「数学界的社会学」!对于所有已经为我的晚年这项伟大的社会学事业做出贡献的人,我在此谨表感激之情。
当然,我对那些温暖的回应尤为敏感。也有少数同事向我表达了(此前未曾言明的)危机感或堕落感[◊ A5],在他们自感所属的这个数学界内部。
在这个圈子之外,在最早对我的证词给予热烈乃至感动欢迎的人中,我想在此提名西尔维和卡特琳·谢瓦莱2、罗贝尔若兰、斯特凡德利乔治、克里斯蒂安布尔瓜。如果说*《收获与播种》*将获得比最初的临时印本(仅限于极小的圈子)更广泛的传播,那主要归功于他们。尤其归功于他们富有感染力的信念:我所努力把握和言说的东西应该被说出来。并且它能够被比我的同事们(他们常常阴沉、甚至乖戾,毫无自我反省之意……)更广泛的圈子所听到。就这样,克里斯蒂安布尔瓜毫不犹豫地冒险出版了这本不可出版之物,而斯特凡德利乔治,则给了我荣誉,将我难以消化的证词收入「认识论」丛书,与(目前)牛顿、居维叶和阿拉戈为伍。(我做梦也想象不出更好的伙伴了!)对每一位,对于他们在某个尤为「敏感」的时刻所给予的反复的同情和信任,我在此高兴地表达我全部的感激之情。
于是我们即将出发,开始一场穿行于作品的漫步,作为一场穿行于生命的旅程的开篇。一段漫长的旅程,是的,一千多页,每一页都内容充实。我用了一生来完成这段旅程,尚未穷尽,又用了一年多的时间,一页一页地重新发现它。词语有时犹豫着不肯到来,去表达一种经验的全部汁液,而这经验本身仍躲避着犹疑的理解——就像压榨机中堆积的成熟而饱满的葡萄,有时似乎想要躲避挤压它的力量……但即使在词语似乎争相涌出、滔滔不绝的时刻,它们争相涌出也绝非侥幸。每一个词都在经过时被掂量过,若非如此,事后也会被仔细调整,如果发现它太轻或太重。因此,这部思考-证词-旅程之作,不适合急于读到最后一句话的读者在一天或一月内草草读完。并没有 [◊ A6]「最后一句话」,没有「结论」,在*《收获与播种》*中,正如在我的生命或你的生命中没有一样。有一种酒,在我存在的酒桶中陈酿了一生。你喝的最后一杯不会比第一杯或第一百杯更好。它们都是「同一杯」,又各不相同。如果第一杯坏了,整桶也就坏了;那样的话,还不如喝好水(如果有的话),而不是喝坏酒。
但好酒不能匆忙喝,也不能在仓促间喝。